Une question de perfection  nouvelle ajoutée le 07/04/2010 à 22h45

Par Thierry Jandrok




« Lydia, vous avez des doigts de fée ! », lui dit Gertrude Desforest, sa cliente du moment.


     Pour toute réponse la jeune pédicure esquissa un sourire gêné. Elle passait délicatement son bâtonnet de buis sur le pourtour de l’annulaire droit de sa cliente. Les peaux, préalablement ramollies par l’eau émolliente, se détachaient de leur point d’ancrage, sans douleur ni regrets. Gertrude Desforets, était une habituée du salon de beauté. Elle s’y rendait une fois par semaine pour y passer la fin de l’après-midi. Elle se faisait d’abord coiffer. Puis, selon les besoins et surtout ses envies, elle se faisait faire un soin du visage, une épilation, une manucure ou un maquillage. Elle était riche, faite de caprices et de frivolités. Une femme du monde qui ne savait plus comment tromper son ennui. La société et les dîners qu’elle fréquentait assidûment l’endormaient. Tout se passait comme s’il lui fallait se montrer partout et en toute occasion, un peu à la manière d’un paon dans une basse-cour. Elle était ce que d’aucun nommait une femme phallique. Elle était fascinante pour les uns et inquiétante pour les autres. Gertrude n’était pas mariée. Et elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle préférait la multitude à l’ennui d’une rencontre répété avec l’identique. Elle avait donc des amants, mais pas d’amis. Elle avait, en somme, des relations plus ou moins profitables, plus ou moins lucratives. Dans sa vie tout était question d’intérêts et d’investissements, y compris dans le domaine affectif. Elle méprisait tellement son entourage qu’elle avait fini par les considérer comme une bande de voyous persifleurs et arrogants. Ils en avaient d’ailleurs l’apparence. Ils avaient tous de dix huit à vingt cinq ans. Ils se mélangeaient souvent lors de soirées pendant lesquelles la reine des lieux les observait et parfois, participait à leurs ébats amoureux. Cet après-midi là, en prévision de l’une de ces orgies de mignons, après son brushing hebdomadaire, elle avait décidé de se faire manucurer. Quelque part, elle conservait une sorte d’instinct de conservation. Elle voulait bien se plonger dans un océan de corps entremêlés, mais pas au risque de se salir sous les ongles.
     Assise à ses côtés, dans le troisième box à droite de l’entrée du salon qui en contenait huit, une jeune femme lui torturait délicieusement les doigts. Elle se prénommait Lydia. Du moins était-ce ce qui était écrit sur sa blouse rose. Elle était de taille moyenne avec des jambes de sauterelles et une taille de guêpe. Elle avait des cheveux bruns mi-long. Ils tombaient en cascade sur ses frêles épaules. Son corps paraissait avoir la fragilité des jeunes pousses. Tout en elle était petit ; les mains, les pieds, les fesses et les seins. Elle donnait l’apparence d’avoir grandi en enfance. Ses yeux, légèrement bridés, avaient la couleur de châtaignes tout juste échappées de leur gangue d’épines. Ils exprimaient une candeur de nouveau-né. Lydia n’était pas une femme loquace, mais elle était une oreille attentive. Ses réponses étaient surtout faites d’acquiescements muets. Plutôt réservée, elle n’osait jamais donner son avis sur quelque sujet que ce fut. Alors, elle accueillait sans réserve la parole de ses clientes. Son sourire, toujours retenu, semblait être une invite à plus de confidences. Et les clientes du salon en profitaient allègrement. Elles lui racontaient tout ; leurs bonheurs, leurs malheurs, leurs histoires d’hommes, de femmes, leur rendez-vous chez le gynéco les soucis que leurs causaient leurs enfants grandissants, le cancer, le papillomas, l’accident de voiture, les impôts et leur apparence jamais satisfaisante, toujours en quête d’un mieux, d’une nouvelle technique ou d’un nouveau regard. Il fallait bien qu’elles en parlent puisque c’était le prétexte qu’elles invoquaient afin de mieux parler d’elles-mêmes. En deux ans de présence au salon, Lydia était devenue la coqueluche des dames du quartier et son carnet de rendez-vous était plein.
            - Vous êtes d’une telle délicatesse que j’ai parfois l’impression de voir mes mains se projeter sur un coussin d’air, lui dit Gertrude Desforest. C’est absolument divin !
       La jeune femme acquiesça en esquissant l’un de ses furtifs sourires. Mais un sentiment de honte sembla soudain l’envahir et son visage vira au rouge pivoine. Gênée, elle baissa la tête, afin de cacher son trouble, faisant mine de se concentrer sur son travail. Elle polissait les ongles de la main qui lui était offerte avec des gestes précis, empreints d’une révérence presque religieuse. Elle s’appliquait. Elle se concentrait, refoulant dans les recoins de son esprit toutes les pensées parasites. Seule avec l’objet de sa passion, elle semblait parler un langage secret au membre arachnéen de sa cliente.

       La créature qu’elle soignait de ses gestes précis était âgée. Sur son dos et sur ses cinq petites jambes les fleurs de cimetière scandaient par leur nombre le passage du temps. Un durillon sur le bout du majeur indiquait une main qui avait passé de longues années à l’écriture. Car madame Desforets était banquière, une femme de titres et de registres. C’était également une femme sans pitié en affaires. Sa signature au bas des contrats sanctionnait, d’un geste autoritaire, la vie ou la mort de ses clients en mal de crédits. Penchée sur cette main, Lydia entrevoyait des pans entiers de l’existence de sa cliente, ses joies, ses peines et ses blessures. Pour elle, paume, doigts et ongles étaient les trois grands territoires de l’histoire d’un individu. La paume, c’était le temps, les doigts l’expression de ce chacun faisait de sa vie, et les ongles le témoin de ses relations avec les autres. Ces trois catégories s’entremêlaient jusqu’à constituer une chirographie de la personnalité. Le bout des doigts, la surface de contact entre l’intérieur et l’extérieur, était, à ce titre, édifiante. Il y avait les doigts armés dont les ongles taillés étaient autant de griffes. Puis à l’opposé il y avait les doigts rongés, dévorés jusqu’à la racine, victime des pulsions autophages de personnes qui, masquant leur agressivité naturelle, s’auto-dévoraient. Il y avait les doigts abîmés des lessiveuses et des cuisinières. Et puis, les ongles au naturel que portaient les femmes qui ont laissé les tâches ménagères à d’autres. Celles là portaient leur main comme des emblèmes, des armoiries. C’était là leur seule noblesse, leur seul privilège. Quant on n’a pas les moyens de supporter le poids des responsabilités, on fait comme si. Cela ne les empêchait nullement d’étaler leur mesquinerie et leur goût du luxe. Et puis, il y avait les grandes dames. Elles avaient toutes des mains uniques en leur genre. Le verni qu’elles leur appliquaient, le soin qu’elles en prenaient donnait à leurs mains un caractère bien particulier. Cependant rien n’enlevait jamais les traces du temps sur ces bijoux d’apparats. Rien n’y manquait ; ni la couleur, ni la souplesse, ni la senteur. L’habit devait d’être complet, sinon il ne valait rien en société.

       Lydia était inquiète, insécurisée en présence de Madame Desforets. Elle avait toujours une appréhension, une impression de danger imminent, le pressentiment d’une sorte de force indomptée qui risquait de fondre sur elle à n’importe quel moment. Pour elle, chaque parole de sa cliente était un assaut, une tentative d’abordage, presque un viol de son intérieur. Devant elle, Lydia se sentait épiée, surveillée, appréciée comme un gibier avant l’abattage. S’occuper de cette cliente était particulièrement éprouvant pour la jeune femme. Cependant Lydia était une perfectionniste. C’était d’ailleurs là sa seule défense. Elle craignait en effet de ne jamais être à la hauteur, de faire une erreur, de trébucher, de glisser, de couper, d’arracher, de tordre, d’abîmer, de blesser. Afin de résister à ses angoisses, elle s’autorisait une maîtrise absolue de son art. Il fallait que tout soit net, sans tâche, plus beau que nature, plus propre, plus brillant, d’une incomparable beauté. Elle se devait simplement d’être parfaite.

       Elle avait choisi de devenir manucure à seize ans, abandonnant le soin de ses poupées pour ceux des mains. Elle avait toujours un faible pour les poupées. Dès son plus jeune âge Lydia s’était passionnée pour la toilette de ses créatures artificielles. Elle avait commencé par les coiffer et les habiller. Puis, elle s’était mise à la couture et leur avait confectionné des vêtements. Enfin, elle apprit, en copiant les gestes de sa mère devant sa coiffeuse, à les maquiller et à lustrer leur visage, leurs mains et leurs pieds de porcelaine. Les poupées étaient silencieuses et pourtant la petite Lydia s’entretenait longuement avec elle dans une sorte de monde imaginaire où la petite fille jouait toujours le rôle de la gentille princesse entourée par une cour de gentes dames joyeuses et obéissantes. Dans ce monde qu’elle n’avait jamais véritablement abandonné, Lydia n’avait jamais imaginé qu’un homme pourrait y prendre place. Adolescente, elle avait ressenti l’éclosion d’un intérêt certain pour les garçons. Néanmoins aucun n’avait pu entrer dans son univers et très vite, elle avait été traitée de douce folle et de femme-enfant. Lydia n’en avait cure. Sa passion était ailleurs.

       Pendant ses études d’esthéticienne, elle avait, contre sa volonté, fait l’apprentissage de la pédicure et ainsi découvert un soin qui la révulsait. Les pieds humains n’avaient pas la douceur et la régularité de la porcelaine. Ils étaient souvent laids et difformes. Et puis, ils ne pouvaient s’empêcher de dégager des odeurs qui lui retournaient l’estomac. Le pire pour Lydia était leur palette de couleurs qui allait du blanc cadavérique au jaune mimosa en passant par le bleu, le rose et les autres teintes intermédiaires de rouge. Pour elle, ils étaient la honte de l’espèce humaine. Cachés, emmitouflés, enfilés de bas, de socquettes ou de chaussettes, ils étaient l’organe utilitaire par excellence, un souvenir d’une animalité ancestrale.

     Lydia aimait les mains et en particulier les mains de femmes. Elle les aimait pour leur diversité et leur perfection digitale. Cependant la main avait un ennemi : les ongles. Quant ils ne griffaient pas, ils coupaient, cassaient, se fragilisaient, se ramollissaient, se déchiraient. Dans ce registre, la peau n’était pas en reste. Elle avait également ses ambitions. Elle tentait sans cesse de prendre pied sur la surface lisse et luisante qui donnait au doigt toute sa noblesse. Peau et ongles se battaient avec la même férocité, le même entêtement à repousser toujours plus loin l’étendue de leur territoire respectif. Leur impérialisme était sale et leur guerre une ignominie qui ne pouvait être corrigée que par la force. Lydia était une Déesse hors de la main, dont le toucher était rappel à l’ordre.
       Lydia termina le massage des mains et des poignets vieillis de sa cliente. Elle lui demanda :
- Vous désirez un vernis assorti à votre rouge à lèvres ? Sa voix était douce et mélodieuse.
- Non, merci, pas aujourd’hui. J’ai décidé de me passer de couleurs jusqu’à dimanche !

       La manucure sourit. Nous étions vendredi, il ne restait pas grand chose pour finir la semaine. Contrairement à Lydia, Gertrude Desforets n’était l’esclave d’aucun souci de perfection. L’essentiel c’était de paraître, de faire illusion. Pour cette dame du monde, le conformisme social et son cortège de propreté étaient l’une des formes de la décadence bourgeoise dont elle usait et abusait. Si elle acceptait d’être lavée, gominée, manucurée, c’était dans un but de transparence, afin de renforcer son opacité aux yeux de ceux qui croyaient si bien la cerner. Elle savait se fondre dans le milieu qui faisait sa fortune et lui apportait de menus plaisirs. Elle semblait dire à ce monde prisonnier de ses apparences et de ses codes :
- Vous voyez, je fais comme vous, mais je ne serai jamais comme vous. Je suis Gertrude Desforets, la seule et l’unique !

       En fait, et Lydia s’en était rapidement rendu compte, la plupart de ses clientes étaient pareilles. Elles désiraient toutes être des "originales", préférant un pseudo non-conformisme à une acceptation de fait des règles qu’elles appliquaient depuis leur plus tendre enfance. Il leur fallait être belles, certes, mais toujours de façon incomparable, dans un souci de différence. L’une voulait que sa beauté soit envisagée, l’autre manucurée, l’autre encore halée par des séances d’U.V. Leur vanité était sans borne. Elle n’existait qu’à travers les reflets des miroirs. Elles n’avaient pas de corps. Elles étaient vides, désespérément vide de substance personnelle. Leur souffrance, leurs douleurs, leurs amours et leur tristesse ; tout était factice ! La jeune femme trouvait leur passion de l’apparence à la fois charmante et dérisoire. Comment pouvaient-elles se prendre pour des poupées ? Une poupée ça ne vieillit pas. Ça ne souffre pas, ça ne parle pas non plus. Comme les poupées de porcelaine de son enfance, toutes ces femmes lui paraissaient vides, presque cadavériques dans leur volonté de masquer l’inévitable. Le temps les érodait millimètre par millimètre. Et elles s’imaginaient encore aussi pimpantes qu’à leur premier rendez-vous. Malgré cela, Lydia ne les méprisait pas. Elle ignorait ce sentiment. Elle se sentait bien trop petite et insignifiante pour pouvoir se permettre une telle outrance. Et pourtant, elle pensait souvent à ces espoirs vaniteux. Dans le fond, peut-être les enviait-elle un petit peu ? Mais ce que Lydia aimait par-dessus tout, c’était leurs mains. Mains soyeuses, mains rugueuses, mains lisses ou ridées, pour elle, elles étaient toutes plus belles les unes que les autres. En couples, elles se suivaient, heure après heure, jour après jour, s’abandonnant avec volupté à l’expertise et la restauration de Lydia. Pinces, ciseaux, brosses, limes et bâtons étaient sa panoplie de guerrière de la beauté. Le combat contre peaux et ongles était une lutte sans merci, génératrice de grandes satisfactions.

       Gertrude Desforets était sa dernière cliente de la journée. Il commençait à se faire tard. Elle se leva de son fauteuil et mit un billet de vingt euros dans la main tendue de l’esthéticienne qui lui proposait silencieusement son aide.
- C’est pour vous, lui dit-elle avec un clin d’œil complice.
- Mais… Madame…
- … Pas de cela entre-nous ma petite ! Elle enfonça le billet qu’elle tenait dans le creux de sa petite main. Laissez-moi vous gâter !
       Lydia était paralysée par la gêne. Elle craignait les sursauts de générosité de la Desforest. Qu’allait-elle lui demander en retour ? De quel service lui serait-elle redevable ? Lydia ne désirait pas être gâtée, surtout par de clientes aussi influentes. Elle ne voulait que s’occuper des mains. Elle réprima un mouvement de recul et eut un sourire embarrassé qui sembla satisfaire sa bienfaitrice. Elle la raccompagna à son vestiaire, l’aida à enfiler son manteau de fourrure.
- La semaine prochaine, Lydia, n’est-ce pas ?
Lydia ouvrit son carnet de rendez-vous et prit un stylo sur le présentoir.
- Vendredi, à dix sept heure trente ?
- On ne peut pas faire comme ce soir ? Vous savez que je termine toujours un peu tard le vendredi. Il faut bien que je me fasse coiffer pour le week-end ! Je sais, c’est une sale habitude. Ajouta-t-elle presque pour s’excuser. Mais les femmes du monde ne s’excusent pas auprès de leurs domestiques. Elles cherchent simplement à canaliser leur ressentiment. Et si la première excuse n’est pas suffisante, elles se font alors familières et cajoleuses. Ce rendez-vous n’arrangeait pas Lydia. En fait, elle détestait terminer au salon la dernière. D’autant plus que le samedi était son jour de congé, son petit jour à elle.
- Bien madame. Alors vendredi prochain, à dix huit heure.
- Vous êtes un ange ! s’exclama alors le monstre d’égotisme en découvrant sa superbe dentition de céramique. Elle arrangea son manteau de vison sur ses larges épaules et sans un au revoir sortit dans la nuit.
     Lydia regarda sa montre. Il était sept heures moins le quart. Il ne lui restait que quelques minutes pour nettoyer son box et ses instruments avant que le système de protection automatique du magasin ne s’enclenche.

      Treize minutes plus tard, Lydia ferma la porte du salon. C’était la règle de la maison. C’était toujours le dernier parti qui fermait. Seulement, ce n’était jamais Michelle, la patronne, qui s’en occupait. Elle avait mille excuses pour s’absenter, milles excuses pour laisser à d’autres le soin de la fermeture. Michelle Garnier était surtout à cheval sur les questions de sécurité. Elle craignait le vol, l’effraction, si bien qu’elle avait fait installer un système de protection dernier cri pour son magasin. Il y eut un déclic magnétique. De petites tiges d’acier s’enfoncèrent au sommet et à la base de la devanture de verre renforcé. Dans une minute, un lourd volet d’acier recouvrirait, telle une couverture de laine, la vitrine pour la nuit.
       D’un pas allègre, elle se dirigea vers son arrêt d’autobus qui se trouvait à cinquante mètre au bas de la rue, à deux pas d’une bouche de métro. L’air était clair et léger. Le froid de l’hiver était sec, vivifiant. La voûte du ciel était dégagée et les étoiles se disputaient leur place dans l’obscurité. Les rues étaient illuminées par les guirlandes de lumières multicolores et les spots criards des semaines qui précèdent Noël. Les badauds s’étaient faits plus rares et avaient laissé place à des cohortes d’employés fatigués. Lydia connaissait ces visages. Elle les rencontrait chaque soir, presque toujours au même endroit, comme s’ils n’avaient pas bougé depuis la veille. Les commerces et les bureaux fermaient les uns après les autres dans un fracas de devantures qui s’abattaient lourdement sur le sol. Les restaurants, quant à eux, levaient le rideau sur le paysage de la nuit. La ville changeait de visage. Dans une heure, la foule aurait disparu, laissant place au peuple des nocturnes.
       Fouettée par une rafale de vent, Lydia releva le col fourré de son manteau. Elle avait hâte de retrouver la chaleur douillette de son appartement ; un deux pièces qu’elle partageait avec Titus, son chat. Elle s’arrêta devant un passage clouté et attendit l’apparition du petit bonhomme vert de l’autre côté de la chaussée. Les automobiles filaient les unes derrière les autres dans un concert de crissements de freins et de sonneries d’avertisseurs. Lydia se laissa un instant distraire par le va-et-vient de ces caisses lumineuses. Le temps s’arrêta un instant. Un homme, vêtu d’un loden vert, une mallette de cuir noir à la main, la bouscula et descendit sur la chaussée d’un pas sûr. Sans réfléchir, elle tendit le bras, comme si elle désirait l’arrêter dans son élan. Trop tard ! Un bus percuta l’homme de plein fouet. Il y eut un bruit sourd, suivit d’un claquement plus clair et d’une exclamation d’horreur générale.
- La mallette, se dit Lydia les yeux fixés sur la rue pavée. Elle était comme dans un rêve.        Une femme poussa un hurlement. Mais il fut vite étouffé par un concert d’avertisseurs mécontents. Lentement Lydia baissa le regard et découvrit la scène du drame. Le bus s’était arrêté sur le passage pour piétons et le chauffeur en était sorti. Il levait les bras au ciel entre l’agacement et la supplication. À ses pieds, une paire d’yeux vitreux fixait les cieux d’un regard étonné, presque incompréhensif. Sur le front de la victime pulsait un flot de lave sanguinolente.
- Boum, boum ! Boum, boum ! Boum, boum, boum ! Le cœur de Lydia battait la chamade.
- Pchiiit, pchiiit ! semblait lui répondre le crâne défoncé en expulsant des vagues de sang mêlé de tissu nerveux. Le reste du corps avait disparu, à demi dévoré par l’animal d’acier vert et blanc de la Compagnie des Transports Urbains qui l’avait percuté.
       Lydia baissa le bras qu’elle avait conservé en position. Il ne servait plus à rien à présent. Lentement venue du fond de sa conscience émergea alors une voix de femme impérieuse et autoritaire.
- Cet homme est de trop ! affirma la voix. Elle déchirait le voile de ses rêves. Sa présence est une insulte à la machine. Il faut couper, éliminer l’excroissance !
       Lydia esquissa un mouvement de recul intérieur. Elle essaya d’identifier la voix et sa provenance. Elle regarda autour d’elle. Elle était seule, noyée au cœur d’une foule à la fois curieuse et horrifiée. Et cette présence intérieure de la harceler.
- Qu’attends-tu ? ! Vas-y ! Tu sais ce qui va t’arriver si tu ne….
       Des images de boucherie inondèrent ses pensées. Il y avait du sang partout. Elle ferma les yeux. Elle voulait les repousser dans l’obscurité de son être. Elle rassembla ses forces, prit une longue inspiration. Sa descente dans les ténèbres dura une éternité. Partagée entre la fuite et l’affrontement, elle y cherchait ses marques, ses repères. Un éclair bleuté explosa dans son champ de vision et elle crut se réinstaller dans les limites de son corps. Cependant, quelque chose avait changé. Les frontières de sa perception semblaient avoir conquis de nouveaux territoires. Elle se voyait à présent à travers son regard intérieur. Ses yeux s’étaient scindés, séparés en deux parties distinctes. Quant à sa conscience, elle semblait suivre le même chemin. Incapable de réprimer son geste, elle se vit plonger la main dans son sac. Ses doigts tâtonnèrent un instant à la recherche de l’objet convoité. La surface lisse et chromée de la pince à ongles se rappela à sa mémoire. Elle eut un éclair de reconnaissance. Tout n’était pas perdu. Elle fit un pas en avant, puis deux, trois. La voie était dégagée. Une fois à la hauteur du cadavre, elle s’agenouilla. Elle avait l’impression d’être le témoin impuissant de sa volonté devenue étrangère. À ses pieds, le visage du blessé avait la placidité d’une tête de veau sur un étal de marché. La partie droite de son visage s’était écrasée sous le choc. Les oreilles étaient maculées de sang.
       Elles sont sales ! Lui asséna la voix de ses pensées. Regarde, c’est dégoûtant ! Il faut enlever la peau morte, lisser les aspérités, rétablir l’intégrité. La beauté, c’est la propreté. Lydia ne pensait plus. Elle écoutait. Elle obéissait.
- Mais elle est malade celle-là ! Cria un homme à sa gauche alors qu’elle approchait son sécateur du bourgeon rebelle. Il était d’une taille imposante et portait une barbe poivre et sel. Son visage de Goliath exprimait une grande inquiétude. Il avait une apparence à la fois massive et douce.
     Lydia, tranquille dans son bonheur, ne fit pas attention à lui. Elle n’entendait rien. Il se pencha à sa suite, et d’un geste rapide et puissant, il empoigna la main assassine avant de l’éloigner du visage offert au sacrifice. Lydia ne résista pas. Ses mouvements ne lui appartenaient plus. Actrice involontaire d’un théâtre des atrocités, elle subissait. Et elle assistait impuissante au déroulement de ses actes en mouvement. Les yeux fixes, le visage impassible, elle jouissait de l’instant.
- Oh ! Dite Mademoiselle, ça ne va pas ? ! Lui demanda-t-il. Elle le regardait sans le voir. Les traits de son visage avaient pris une fixité photographique. Entre l’inquiétude et l’incompréhension, il passa la main devant les yeux de la jeune fille, juste pour vérifier s’il y avait quelqu’un à la maison. Elle ne cilla pas. Le rideau de la conscience était descendu. Lydia était ailleurs, loin de tout.
- Hé ben ça ! Fit-il en se caressant la barbe. Il avait du mal à réaliser ce qui se passait là. Néanmoins, il ne se laissa pas démonter pour autant. Et, à nouveau, il essaya de la rappeler à la réalité. Vous m’entendez ? ! Hé, ho !
       Devant le manque de réaction de la jeune femme, il décida de lui confisquer l’objet du délit et fourra la pince dans la poche gauche de son blouson.
- On ne sait jamais, se dit-il, des fois qu’elle voudrait me trouer. Mademoiselle, réveillez-vous ! L’exhorta-t-il. Cette fois, l’inquiétude s’était muée en angoisse. Ou peut-être était-ce de la peur ? Lydia le fixait de ses yeux de poupée. Autour d’eux les curieux continuaient à s’amasser épaississant à chaque minute le cercle macabre de l’accident. Au loin, on entendait des sirènes de police et d’ambulances dialoguer dans les rues encombrées.
- Oh ! Lui hurla-t-il, au visage en posant ses lourdes mains sur les petites épaules de Lydia. Sans résultat. Il la secoua aussi doucement que possible. Il fallait qu’elle se réveille, qu’elle sorte de sa transe. Autour d’eux un vide menaçant commençait à se créer.
- Les autres ont repéré notre cirque, se dit l’homme. Il en avait assez de cette situation, assez de cette dingue endimanchée. Finalement, en désespoir de cause, il la gifla. La claque vola. La tête de Lydia se tourna sous l’impact. Il la regardait, impatient. Elle cligna des yeux comme un enfant ébloui par la lumière.
- Mademoiselle ? Lui demanda-t-il, ne sachant pas s’il devait s’excuser ou exprimer sa peur.
- Qui êtes-vous ? Lydia paraissait surprise, évanescente aussi.
- Ça va ?
- Oui bien sûr que ça va. Pourquoi diable cela n’irait-il pas ? ! lui répondit-elle alors avec assurance. - Vraiment ? L’homme était incrédule.
- Oui, tout va bien. Elle semblait avoir complètement repris ses esprits. Je vous remercie beaucoup. Elle baissa les yeux en direction du sol. Elle se sentait un peu honteuse et en même temps avait le sentiment d’avoir perdu quelque chose d’important. Oh, mon Dieu !
       Le cadavre la fixait. Le sang commençait à cailler sur son visage et de larges îlots noirs flottaient sur les rivières et les mares de sang frais. Horrifiée, dégoûtée, mue par une terreur soudaine, elle poussa son interlocuteur qui, surpris, fit deux pas en arrière. Elle se retourna. Elle cherchait à se repérer dans ce chaos humain. Le paysage redevint familier et d’un pas décidé, elle s’enfonça dans le magma humain qui les encerclait, elle, son interlocuteur et la victime. Comme par enchantement, un chemin s’éclaircit dans la foule dès qu’elle s’en approcha. Les gens la regardaient. Ils étaient fascinés, comme pris sous un charme. Cependant, dès qu’elle croisait le regard de l’un d’entre eux, il détournait le sien. Derrière elle, la foule se reformait aux limites du cercle, concentrée autour d’une mort ordinaire. Parvenue de l’autre côté de la chaussée, Lydia remit un peu d’ordre sur elle. Elle lissa son manteau, remit son col sur sa nuque et disparut dans la nuit. De l’autre côté du monde, les secours arrivaient, enfin.

       Lydia se sentait vide, absente, perdue dans un gouffre sans fond. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Elle ne trouvait plus les mots. Il n’y avait plus de mots. Elle se souvenait seulement que, pendant un instant, elle avait perdu le contact avec la réalité. Des flashs, des images explosèrent devant son œil intérieur, se superposant à celles du paysage urbain. Le visage des personnes qu’elle croisait en chemin se liquéfiait comme cire au soleil avant de se stabiliser sur un portrait en cours de mutilation. Ces faces dégoulinaient d’un mélange de sang, de glaires et de liquide lymphatique. Parfois l’un des yeux sortait de son orbite et pendait comme un condamné au gibet. Effrayée, Lydia se couvrit le visage de ses mains et se réfugia sous un perron. Elle plaqua son dos contre la lourde porte en bois. Il fallait que son corps soit en contact direct avec la réalité. Il lui fallait retrouver le réel. Sur les côtés de la porte, sculptés dans la masse se tenaient deux visages de méduse. Ils avaient la bouche ouverte sur des mots silencieux et leur chevelure serpentine pointait vers l’extérieur de la porte comme des rayons de soleil. La respiration de Lydia s’était faite haletante. Elle sentait sa sueur perler sous ses aisselles et descendre sur son flanc. Elle avait la chair de poule. De petits tremblements prenaient naissance à la base de sa colonne vertébrale et remontaient jusqu’à sa nuque jusqu’à lui hérisser les cheveux. Prise de vertige, Elle se laissa glisser sur le sol gelé. Elle enleva doucement les mains de son visage et les observa. Elles n’avaient pas changé. Lydia prit une profonde inspiration et expira. Les battements de son cœur ralentissaient. Elle recommença la manœuvre plusieurs fois, jusqu’à ce qu’elle se sente un peu plus légère.
- Ça va aller, se dit-elle. Tout va bien. Je suis simplement un peu fatiguée. Tout va bien. Tout va bien. Tout va bien.
       Elle se releva en prenant bien soin de laisser son dos coller à la porte. Autour d’elle, le monde avait repris son apparence ordinaire. Après quelques minutes, se sentant plus courageuse, elle reprit son chemin.
- Je ne vais pas rentrer à pied, se dit-elle au bout de quelques mètres. Pas dans cet état ! Et elle se dirigea avec une démarche assurée vers la prochaine station de taxi. Elle se trouvait à peine deux rues plus loin.

     Il y avait une voiture ; une Mercedes 250, gris métallisé. Elle accéléra le pas, de peur que quelqu’un d’autre ne la prenne de vitesse. Mais la rue était déserte. Arrivée à la hauteur du chauffeur, elle lui donna son adresse et s’installa sur la banquette arrière. Elle déboutonna son manteau et poussa un soupir de soulagement. Elle se sentait enfin en sécurité, protégée par la voiture. Elle s’enfonça plus profondément dans le siège, posa sa main sur l’accoudoir de la portière et ferma les yeux. Des lumières se mirent à danser sur l’écran de ses paupières. Le blanc chassait le noir qui reprenait le dessus avant de se refaire dévorer par la clarté. Puis soudain, venu du plus profond de cette obscurité, elle entendit un murmure. D’abord, elle crut qu’il s’agissait du bruit étouffé du moteur. Mais au fil des secondes, le murmure se fit susurrement, avant d’exploser en un ordre impérieux. La voix recommençait son harangue. Elle avait la dureté et la puissance d’une chape de béton posée sur la tête d’un supplicié. Elle était forte et raisonnée. Derrière ses mots, elle en camouflait d’autres, plus intelligents, plus cruels aussi.
- Coupe. Supprime ! Ordonnait-elle. La perfection est sans compromission. Lisse les formes, Elimine les aspérités. Taille, réduit, affine, donne des couleurs à la brutalité !
       Lydia revécu sa première impulsion. Elle se voyait s’accroupir, pince à la main. Elle sentit à nouveau l’impérieuse nécessité de l’amputation. Les oreilles étaient là, devant ses yeux, offertes à son expertise. Elles étaient blanches et rouges comme deux roses du soir se penchant entre les lames d’un sécateur. Elle laissa échapper un cri entre ses lèvres entrouvertes. Elle plaqua ses mains sur ses oreilles et plongea la tête entre ses genoux. Elle voulait échapper à ses pulsions étrangères. C’est à ce moment là que le chauffeur choisit d’engager la conversation. Il s’agissait d’un homme de type méditerranéen. Il avait le visage carré, des cheveux noirs et une petite moustache. Il revenait visiblement de chez le coiffeur.

- La présentation ça compte dans mon métier, dit-il en se passant la main droite dans les cheveux. Il s’était fait couper les cheveux très courts et sa nuque avait été taillée en carré. C’est important pour la confiance et ça met tout de suite les gens à l’aise. Mais vous, vous faites quoi dans la vie, si je peux me permettre ?
- Manucure, répondit Lydia dans un murmure. Elle se tenait penchée en avant, presque pliée en deux.
- Plaît-il ?
- Je suis manucure, répéta-t-elle plus haut avant de relever la tête. La voix intérieure s’estompait. Elle tremblait et avait des difficultés à ne pas hacher ses mots.
- Ça alors, c’est le métier que voulait faire ma femme ! C’est d’ailleurs elle qui coupe tous les ongles de la famille. C’est une artiste dans son genre. Vous devriez la voir quand elle fait ça ! Elle est tellement concentrée qu’elle ne vous entend même plus parler. Mais je suis bête, vous devez connaître ça mieux que moi ?
     Lydia ouvrit la bouche, mais avant qu’un son ne puisse s’en extraire, le chauffeur reprit la parole.
- Vous savez, c’est dur quand on n'aime pas l’école. Ni moi ni ma femme, on a jamais été très studieux, si vous voyez ce que je veux dire ? Elle, elle voulait quitter ses parents le plus vite possible. Son père était un vrai salaud. Et moi je préférais m’amuser avec les voitures dans le garage du mien.
- Vous aimez les autos ? demanda Lydia avec étonnement. Pour sa part, elle les fréquentait le moins possible. Elles étaient la saleté incarnée. Lydia les surnommait les bêtes à cambouis. Pour elle, les automobiles étaient les pucerons des villes. Ils ne produisaient rien d’autres que du noir : un noir envahissant comme une lèpre qui peu à peu dévorerait le corps de son hôte.
- Pour sûr que j’aime ça ! Lui répondit-il en exposant sa dentition dans le rétroviseur. J’aime les bagnoles. J’adore les conduire et même les réparer. Ça c’est le côté sympa, pouvoir les tripoter quand elles ne fonctionnent plus. Là pour moi Mademoiselle, c’est Byzance ! Excusez l’expression, mais réparer une caisse c’est comme tripoter l’intérieur d’une femme. C’est connaître ses secrets. Vous comprenez ce que j’veux dire ?
       Lydia opina du chef. Et le chauffeur poursuivit son monologue. Il était intarissable sur le sujet et riait tout seul de ses plaisanteries. C’était un homme chaleureux et enjoué. Elle se laissa bercer par les paroles de son conducteur et profita de ces quelques minutes de silence intérieur. Arrivée au bas de son immeuble, Lydia descendit. Au moment de payer, elle lui offrit un billet de cinquante euros.
- Gardez la monnaie, lui dit-elle avec un sourire. Cette promenade en voiture l’avait soulagée. Elle se sentait plus légère et surtout moins oppressée. Et luxe des luxes, le bavardage incessant du chauffeur avait fait taire la voix dans sa tête.
- C’est trop, pour une si petite course, lui dit-il. Ce n’était pas dans ses habitudes de refuser un bon pourboire. Mais devant cette petite jeune fille, il avait l’impression qu’en acceptant il abuserait d’elle.
- Non, j’insiste. Prenez, cela vient du cœur.
- Dans ce cas…, merci et bonne soirée !
- De même, au revoir.
- Au revoir, Mademoiselle. Il remonta la vitre de sa portière tout en la regardant s’éloigner. Une bien jolie jeune fille, se dit-il en réintégrant le trafic.
       À peine entrée dans son appartement, Lydia posa son sac et son manteau en vrac au pied d’un guéridon de bambou sur lequel trônait le téléphone. Lydia s’y plaisait. Perchée au huitième étage, elle avait une vue imprenable sur la ville. Son deux pièces, c’était sa tour d’ivoire, son chez elle, le lieu où personne ne pouvait entrer. Elle y habitait depuis qu’elle avait commencé au salon avec pour seul compagnon, Titus, un chat persan bleu aux yeux jaunes. Titus était un gros matou silencieux le jour et caressant la nuit. Il était le gardien de la maison et le protecteur du sommeil de sa maîtresse. Sa présence était enveloppante, presque maternelle. Dès que Lydia entra, il descendit du canapé et alla, dodelinant, prêter hommage à sa maîtresse. Arrivé à sa hauteur, il se frotta contre ses jambes en ronronnant.
- Salut mon gros, comment vas-tu ?
       Elle le prit dans ses bras et frotta son nez contre son museau froid. Lydia le porta jusqu’au canapé et l’installa sur ses cuisses. Elle le caressait de la pointe des oreilles au bout de sa longue queue touffue. Titus plissa les yeux et se laissa aller à ronfler comme un moteur de Rolls Royce. Il fit mine de sortir ses griffes, mais il n’en avait plus. Lydia se faisait un plaisir de les lui couper à ras. Ce qu’elle appréciait chez lui c’était le côté persan, pas le côté chat. Quant à lui, il s’était bien adapté à ce régime. Emasculé, sans plus de griffes, il vivait une existence faite d’un mélange de caresses et de contemplation.
- Si tu savais ce qui m’est arrivée ce soir, mon doudou ! Lui dit-elle. Je crois que je deviens folle.
Pour toute réponse, Titus ronronna. Elle allait tout lui raconter lorsqu’elle se ravisa.
- Oh non, c’est trop horrible ! Je ne veux plus en parler ! Elle se leva alors et le fit glisser par terre. Je crois qu’un bon bain me fera le plus grand bien. Tu ne crois pas ?
Déçu le chat lui jeta un regard dédaigneux en se dirigeant à pas comptés vers son pouf attitré.

       Allongée dans sa baignoire, Lydia se laissait lentement glisser dans un monde de douceurs. Il faisait chaud. De fines gouttelettes d’eau perlaient sur le carrelage blanc des murs. Les vitres de la fenêtre étaient embuées. La salle de bain baignait dans une atmosphère vaporeuse. Des volutes de fumée dansaient autour des néons muraux. Lydia ferma les yeux et laissa monter l’eau jusqu’à son menton. Ses bras et ses jambes flottaient comme les morceaux épars d’une épave après la tempête. Dans le silence, elle perçut l’agitation du reste de l’immeuble : des cris d’enfants, le cliquetis des couverts s’entrechoquant, le «jingle» d’une publicité tonitruante. C’était le bruit de la vie, le murmure de la ville. C’était son monde. Elle se laissa voyager un instant au gré des échos de son voisinage. Elle reconnut les enfants du septième, la télé du salon de son voisin de palier et le silence. Le silence. Elle se détendit et une douce obscurité recouvrit sa conscience. Elle s’endormait.

       Brusquement, elle ouvrit les yeux. Sa respiration se fit plus rapide ; quelque chose n’allait pas ! Tout n’était pas propre. Elle se redressa dans la baignoire. Une vague d’eau déborda sur le sol carrelé. Lydia embrassa la pièce du regard. Les murs, le plafond étaient nets, d’une blancheur virginale. Dans la pièce, la vapeur s’était épaissie et créait des formes fantomatiques. Sur les vitres des fenêtres une écriture liquide s’imprimait sur le papier buée. Prise d’un doute pénible, Lydia scruta plus intensément encore son environnement. Il était d’une propreté immaculée. Un peu déçue, elle baissa le regard sur son corps. Et elle vit ses mains.
- Dieu que mes ongles sont longs ! Se dit-elle en les rapprochant de son visage. Le bout de ses doigts était fripé et blanchi par une trop longue immersion. Mais c’est terrible ! ajouta-t-elle avant de s’extraire de l’élément liquide.
       Elle prit la boîte de savon douche qui était sur le coin de la baignoire et entreprit de se laver. Il fallait qu’elle fasse vite et bien. Elle se frictionna, se rinça et s’essuya. Puis elle enfila sa robe de chambre en tissu éponge. À sa sortie de la salle de bain, elle fut prise d’un frisson. Il y faisait nettement moins chaud que dans la salle d’eau. Elle traversa le salon d’un pas rapide. Titus était immobile. Il avait les yeux clos. Elle entra dans sa chambre et ferma la porte derrière elle. Elle ne désirait pas être dérangée. Sa respiration était maintenant haletante. Elle alluma la lumière. Les nymphettes d’un poster de David Hamilton semblaient l’inviter à les rejoindre dans leur course autour d’un manège de chevaux de bois blancs et roses. À gauche du lit une mini-chaîne s’enclencha et fit entendre les nouvelles d’une station de radio périphérique. À droite, une table de nuit Louis Philippe contrastait avec le reste du mobilier. Elle l’avait acquise lors d’une brocante sans avoir la moindre idée de ce qu’elle allait en faire. Mais comme souvent chez elle, les choses se faisaient à la passion et au coup de foudre. Et elle l’avait conservée même si elle n’avait jamais pu trouver une autre pièce de mobilier avec qui la marier. Elle en ouvrit le tiroir principal et en retira sa pince à ongle en inox. Des éclairs de lumière se reflétaient sur sa surface miroitante. Elle ouvrit sa main gauche et fixa les preuves de sa souillure. Ses ongles mi-longs étaient taillés à l’arrondi. Le visage de Lydia s’était figé derrière le voile de la détermination. Un à un, elle les coupa jusqu’à la base, au bout de ses doigts. Contrariée, elle se pinça les lèvres.
- Ce n’est pas suffisant, se dit-elle. Elle plongea alors la lame inférieure de la pince sous l’ongle de son pouce et fixa l’autre au-dessus. Là, c’est mieux.
       Elle tira d’un coup sec. Du sang perla à la base de son doigt. Elle tira à nouveau. La douleur était plaisante, presque envoûtante. Elle affermit sa prise et arracha enfin l’ongle rebelle. Des flashs de couleurs se mirent à danser devant ses yeux. Elle se renversa sur son lit et laissa couler le sable du temps. Son souffle était à présent plus régulier. Elle savait ce qu’elle avait à faire. Un sourire de madone illumina son visage. Elle tenait la solution. C’était si simple. Après quelques instants de pâmoison, elle reprit la position assise et extirpa les quatre autres racines du mal.
     Le pas de son lit, un tapis tibétains cousu main s’était gorgé de sang. Quant à ces cinq doigts mutilés, ils pulsaient de remerciement. À chaque battement de cœur, c’était un peu plus de saletés qu’elle éliminait. Lydia changea la pince de main et poursuivit son travail de salvation. Elle se sentait en paix, délivrée d’un poids sur sa conscience. En un double geste de torsion et d’étirement, elle annihila toute résistance. C’était nécessaire et beau, presque transcendant. Elle n’entendait plus rien. Ne comptait plus que la précision de ses gestes. Ses ongles la comprenaient. Ils se sacrifiaient pour elle. Ils étaient sales. Ils devaient disparaître. C’était là leur destin. Son travail accompli, repoussée par les déchets ensanglantés qui jonchaient le sol et son couvre-lit, elle repartit dans la salle de bain. Il lui fallait panser ses blessures.

       Devant le lavabo, alors qu’elle passait ses mains sous l’eau froide, elle se dit :
- Non, ce n’est pas possible. Je ne peux laisser au jour des choses aussi affreuses ! Ses doigts avaient gonflé et saignaient abondamment. Non, non !
       Elle s’essuya rapidement et partit vers la kitchenette. La table de travail était impeccable. Rien ne traînait. Pas le plus petit ustensile, pas la plus petite miette. Elle sortit de sous l’évier sa planche à découper. Elle l’avait achetée en Italie l’année précédente. Immédiatement, elle y imprima des traces de doigts carmin. Elle décrocha un couteau à large bord de son présentoir mural. Sa lame affûtée était une invite au festin. Ses doigts expulsaient toujours autant de sang.
- Non, mais c’est horrible. C’est encore pire qu’avant !
       Elle posa la main gauche sur la planche. Elle écarta bien ses doigts. Le sang ruisselait dans la gouttière qui faisait le tour du marbre. Elle leva alors le couteau et l’abaissa d’un geste précis. Il y eut un claquement sec. Lydia vit un feu d’artifice exploser devant ses yeux. Le rouge se battait contre le jaune, le bleu, le vert. Finalement, le noir la submergea et elle perdit connaissance, le sourire aux lèvres. Elle savait qu’à son réveil, elle se remettrait au travail. C’était une question de perfection.

© Thierry Jandrok - Ce texte est la propriété de l'auteur. Sa reproduction intégrale ou partielle en est strictement interdite.



COMMENTAIRES


illustration 4 Commentaires

member carole a écrit le 08 Apr 2010 à 21h28 :

douce folie
très bien ecrit haletant jusqu'au dernier mot
presque angoissant car certains traits de la personnalité féminine se refletent en nous toutes, ce besoin de perfection se sentiment de n'être qu'avec le paraître....

member edna a écrit le 11 Apr 2010 à 03h09 :

maîtrise, connaissance de l'âme humaine, de ses méandres et dérives, descriptions sans concession, du cru, du fou, du lourd... L'horreur de la folie vue de l'autre côté de la frontière, pas loin mais de l'autre côté quand même. Texte ayant réussi son but : nous familiariser un tantinet avec le raisonnement de la folle horreur. Du coup, on se trouve un peu plus normal, un peu moins secoué et ça, c'est chouette !
member Adela Cortijo a écrit le 22 Apr 2010 à 20h35 :

comme on dit en espagnol "Antes muerta que sencilla" ou comme disait Sylie Vartan... "La plus belle pour aller danser"
Je dois avouer que j'ai eu du mal... un mal physique à finir le dernier paragraphe. En fait... je crois que je deviens de plus en plus sensible. J'ai bien aimé les descriptions goulues et sensorielles à l'extrême.
J'ai pensé à certaines pièces de Catherine Anne, à "Le mari de la coiffeuse" la tragique recherche de perfection, aux photos de Nicole Tran va Bang et à l'épisode d'une série où une ultra belle mannequin plongeait dans sa baignoire et en faisant usage de son kit de manicure se défigurait avec hardiesse.
Ah oui... j'ai beaucoup aimé. (commentaire sot)

member philippe a écrit le 28 Apr 2010 à 16h04 :

texte fulgurant et méticuleux tel celui qu'une femme déterminée aurait pu écrire. Quelques relents de Truismes mais la cochonne est un cochon
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