La clinique  nouvelle ajoutée le 10/01/2010 à 19h54

Par Éric Lebreton




À Montmorency, la visite vaut le détour : on s’égare dans des avenues totalement vertes à force de parcs, jardins et autres saucissons d’herbes, durables ou éphémères, véritables ou non. On en imagine, des professions libérales très libérales, derrière les palissades... Bon, je ne leur veut aucun mal. Je n’ai pas de haine sociale. Mais je m’égarais dans ce décorum ! En quarante ans, c’était la première fois que je venais ici, en pleine banlieue nord. J’avais le plan de cette ville végétale déployé sur le siège du passager. Je cherchais la clinique. Ma sœur Mimi y séjournait. On avait chuchoté entre nous, entre gens de la famille, que c’était une clinique pour les gens très dérangés, et pas seulement une clinique de repos comme sur les brochures. Bien sûr, je ne porte aucun jugement, j’ai ma propre loufoquerie, on peut juger sur pièces. Cette sœur, qui nous faisait tellement rire jadis, qui ne marchait jamais droit, s’enferrait dans la nuit depuis quelques temps déjà. Là, elle avait perdu le contrôle. Tout le monde ignorait les détails de l’histoire mais elle avait été rapatriée d’urgence dans cet établissement. À Montmorency, on avait l’impression d’être au bout de l’avenue, presque contre la borne. Montmorency ! Ici, on installait des cliniques derrière les feuillages, qui ne dissimulaient pas seulement des fraudeurs de fisc, des notaires en retraite, des héritiers solitaires, mais aussi des blouses blanches guidant les pas d’étranges silhouettes mécaniques. Voilà ce que je devinais en pilotant là-dedans, à la recherche du bon bosquet. C’était l’été, les vacances s’achevaient… Quelle pitrerie, quelle gâchis… J’ai dit plusieurs choses à propos de Mimi en différentes occurrences. Qu’on relise. Je ne redirai pas. Enfin, Montmorency… Je tournais et retournais, inquiet, fébrile, agacé… Soudain, une ruelle encore plus verte que les autres surgit à ma droite. J’étais presque arrivé. Pour que la grille s’ouvrât, il suffisait que la voiture ralentît sur une bande jaune en travers du sol. Alors la grille coulissait en silence. Entre les branches, un garde m’observa quelques instants, puis, lorsque tout parut en ordre, me fit signe de rentrer lentement. Après, je quittai la voiture sur un petit parking creusé au seuil de la forêt. Un pavillon de caractère, probablement du XVIIIe siècle, était planté au sommet. Dans le hall, une dame blanche occupait le bureau de l’accueil. Tandis qu’elle consultait son registre, j’avais tout loisir de regarder ce théâtre : plafonds inaccessibles, fresques pâles s’effaçant, carrelage finement craquelé, colonnades ficelées aux murs. Sur la côté, des malades s’ébrouaient autour d’une télévision, tous en pyjama, tous agglutinés, prêts pour le feuilleton quotidien. Mais je devais sortir. On m’indiqua que ma sœur était dehors, dans le soleil, où alors dans le pavillon récréatif… Selon la dame du registre, c’était à moi de vérifier où elle se trouvait réellement. Le long des belles allées, des pensionnaires en survêtement, accompagnés d’un parent ou d’une infirmière, essayaient d’avancer. Alors, bêtement, je m’étonnais : que pouvait donc fabriquer ma propre sœur dans ce château des loufoques ? Elle n’avait rien à voir, me semblait-il, avec cette humanité déconnectée. C’était mon idée, à cet instant-là. Enfin, je pénétrai dans le pavillon récréatif, au milieu du parc. Hésitant, un peu perdu, je me mis à errer un peu dans les couloirs étriqués. Enfin, je pus cogner à la porte de la chambre numéro « 55 ». Là, j’entendis sa voix. Elle était assise sur son lit, recroquevillée. Disons que j’avais été surpris qu’elle ne m’attendît pas dehors, près du parking mais c’était sans importance, je ne me fourvoyais pas dans des problèmes de bienséance mais je redoutais les signes annonciateurs d’un exil en soi-même. Elle se mit à rire lorsque je lui narrai mon arrivée dans ce château et nous partageâmes une bonne rigolade comme autrefois, lorsque rien, n ‘importe quoi, le détail le plus insignifiant de la rue ou des gens nous faisait plier en quatre. Elle proposa que l’on allât jusqu’à la cafétéria. C’était une très bonne idée. Du reste, que pouvait-on faire d’autre ? Sa chambre était inouïe de tristesse : un jour pâle s’agonisait entre les rideaux. Elle y était malheureuse parce qu’elle n’avait pas sa petite radio. Ma sœur, sans sa radio… Comment avait-elle atterri ici ? Quelle était la somme de méchant vaudeville, d’invraisemblable contresens, de gigantesque fausse manœuvre qui avaient produit cette aberration ? Sur l’instant, je devais absolument renoncer aux questions. Une seule chose m’apparaissait clairement : elle devait s’échapper d’ici au plus vite. Ma sœur n’avait rien à faire chez les loufoques, rigolos ou non, à se tordre ou pas. C’était probablement un trait d’orgueil ou de lâcheté, comme on voudra, mais c’était ma façon de penser. Dans la clarté homéopathique de la cafétéria, elle me parla de tous les compagnons d’internement qui nous cernaient. Ah ! celui-ci avait telle manie, celle-là tel comportement, enfin c’était la grande parade, la revue finale, et ça m’ennuyait un peu comme sujet de conversation. Moi, que l’on pardonne cette première personne intempestive, je voulais que l’on parle de la vie, de nos proches, de l’extérieur, de son prochain retour, du meilleur moyen pour elle de s’évader de ce château hanté, mais elle, butée aux yeux fixes, elle revenait sans cesse vers eux, les fantômes d’ici, les internés. Elle riait d’eux, presque fascinée par eux. Elle les moquait et les buvait du regard. Pourquoi ne pas prendre son baluchon, immédiatement ? Basta ! Adieu la compagnie ! Mais elle disait que c’était impossible : le traitement à suivre, l’avis du médecin, les règles de la Sécurité Sociale, je ne sais quoi d’autre, les enclumes aux pieds, au cœur, tout l’empêchait… Je n’y comprenais rien. On saura plus tard à quel point j’ai pu me tromper. N’anticipons pas. Ici, dans ce domaine glacé, elle devait rester… N’insistons pas. Au bout d’une heure, j’avais vraiment envie de mettre les bouts. Quelque chose d’étrange suintait de partout, des personnes attablées, du décor, même de la lumière du parc. Nous étions l’un face à l’autre, figés dans les manières qui nous caractérisaient l’un l’autre depuis toujours. Je me disais que séjourner plus de deux heures dans cet endroit, c’était déjà trop, c’était déjà l’amorce d’un piège terrible. Elle acceptait d’y être enfermée quinze jours. Quinze jours ! Qu’avait-elle fait de si terrible ? Mystère et boule de gomme… Sortilège et castagnettes… Alors elle me parla de l’atelier. C’était un passage obligé que les médecins prescrivaient comme une bonne médecine.
- Poterie, dessin, artisanat…
Elle ne blaguait pas. Je peux assurer que personne au monde n’était plus éloigné de l’idée d’artisanat qu’elle. Et moi donc ! Dans notre famille, on ne cousait pas, ni n’enfilait, ni ne peinturlurait. Ma sœur en poterie, c’était comme moi chez les éditeurs. On imagine la kermesse. Elle me désigna le coin du parc où se tenait cet atelier. Des loufoques à l’air vague y entraient, en sortaient, avec des fils multicolores roulés en boule dans les mains, ou des cailloux rouges, des fanfreluches et des papiers d’argent. À mon sens, c’était trop de cirque et de pantalonnade ! Elle me l’aurait demandé, je l’aurais emmené sur le champ, quitte à écraser le garde à la sortie. Elle ricanait. Elle répétait que c’était impossible. Comme tous les internés, des minuscules détails la préoccupaient, infimes pour ceux venus de l’extérieur et vitaux pour elle et ses drôles de compagnons. Elle n’avait pas eu le temps de prendre sa petite radio, ni certaines affaires, ni son courrier qui, maintenant, devait déborder de sa boîte aux lettres. Elle me demanda d’aller chercher tout cela. Je repartis en promettant de revenir un peu plus tard, avant la fermeture des portes.
Et je me lance sur les routes de Montmorency, une nouvelle fois. C’est la fin de l’été, le jour fait des bulles dans cette banlieue que je déteste. Pourquoi était-elle venue s’installer ici ? Je l’avais prévenue. Nous pouvons nous adapter à Nantes, New York ou l’Afrique, mais pas à ce nord de la Région parisienne. Tout y est étrangetés, reflets lugubres, paysages hypocrites. Chez elle, je pointe la liste qu’elle m’a confiée. Je trouve tout, surtout la petite radio. Je retourne aussitôt à la clinique. Elle est heureuse de récupérer ses affaires, surtout sa radio. Elle pourra passer la nuit avec l’oreille collée au poste, selon son habitude, France Culture jusqu’à plus soif. Dans la nuit, elle décrypte des voix inconnues, des sons inédits, des appels étouffés. Enfin, je n’ai pas à juger cela. Nous reparlons encore de l’atelier, et ça nous écarlate, ça nous gondole, comme jadis, lorsqu’un rien nous bidonnait à s’en taper les cuisses. Depuis longtemps nous n’avions plus ri ainsi, ensemble. Déjà, les parents des pensionnaires regagnent les voitures, sur le parking : c’est l’heure de la sortie. Tout le monde s’embrasse et se promet de prochaines visites. Je me demande ce que feront ces drôles de paroissiens, je veux dire les internés, une fois livrés à eux-mêmes, après le départ de la famille, lorsqu’ils seront de retour dans leur univers, sans témoin gênant. Mimi ira dans sa chambre, s’installera contre sa radio. J’essaye d’obtenir une date pour sa sortie. Elle dit que le médecin s’y oppose. Je ne peux pas croire que l’on retienne ma sœur dans leur singerie hospitalière estampillée XVIIIe surplombée d’un atelier d’artisanat déstructuré. En réalité, je suis parfaitement incapable de raisonner autrement qu’avec ma propre vison des choses. Il faudrait une grande, profonde, humaine intelligence pour comprendre. Je ne pense qu’à l’évasion, qu’à faire s’évader ma sœur qui, selon mes idées, n’a aucunement sa place dans ce théâtre à franche dérive. Je n’analyse rien. Bien sûr, rien ne prouve qu’elle soit en sécurité chez elle. Dans son appartement, elle pourrait retrouver ses démons, s’ouvrir les veines, avaler des centaines de pilules. Mais non, dis-je bêtement ! Elle aura compris la leçon ! Ce sont mes idées, à cet instant de l’été 99, et je ne saisis pas l’essentiel. Je ne vois pas qu’ici, malgré tout, elle est en sécurité contre elle-même. En repartant, tandis que je la laisse sur le parvis qui gondole, qui tangue dans la fenêtre de ma voiture, j’essaye de me souvenir de nos enfances heureuses, j’essaye de mettre la main sur un truc qui me rende moins bête.
Un dimanche matin, je reviens. Cette fois-ci, les visiteurs sont absents. Je suis tout seul. Les portes sont closes. Finalement, un employé veut bien m’ouvrir. Je pénètre dans le pavillon plein d’un silence médicamenteux et qui n’a plus rien d’une pagaille drôle et spectaculaire. Mimi est dans sa triste petite chambre. Nous sommes à l’heure de la distribution des pilules ; elle me propose de l’accompagner à l’étage. C’est un genre de salon où les pensionnaire se regroupent, dans l’attente de la délivrance du gobelet au fond duquel ils trouvent la bonne prescription : chacun sa dose, ses couleurs, le nombre convenu. Une fois encore, elle me chuchote tout ce qu’elle sait à propos des gens qui nous cernent mais moi, je suis venu la chercher, la ramener chez elle. En réalité, elle n’a droit qu’à la permission du dimanche et elle doit prendre les pilules pour pouvoir s’éclipser. Il s’agit d’une condition impérative. Dans l’attente, j’observe les fenêtres grillagées et les portes toutes cadenassées. Dépourvus du soleil de l’autre après-midi, les pensionnaires, tous regroupés sur le coup des dix heures, me paraissent hallucinés, ricanants, infréquentables. Parfois, l’un d’eux s’installe à côté de nous et marmonne, ou pleure tout à l’intérieur avec les yeux et les pensées dans le naufrage. Ma sœur paraît passionnée par ce ballet. Bien sûr, contrainte de vivre dans cet endroit, je comprends qu’elle fixe son attention sur ses collègues, mais à ce point !
- Et si tu ne revenais pas, ce soir ?
- C’est impossible.
Après, je l’aide à monter dans la voiture, puis nous franchissons la grille. Le gardien regarde bien et note qui sort de l’établissement. Nous allons dans un café près de chez elle. Elle dit qu’elle se sent mieux depuis qu’elle a sa petite radio, ses affaires, son courrier. Elle prétend pouvoir supporter sans difficulté le reste de la cure. En buvant son café, elle répète qu’il est inutile d’essayer de la comprendre. Je n’ai pas posé de question, même si ça me brûlait. Tout de même, qu’est-ce qui la tourmente ? Que trouvent donc les médecins ? Pourquoi cette dérive ? Un secret, lequel ? Allons-y, vidons le sac ! Tout autour, des traîne-savates du dimanche matin viennent faire leur tiercé et ça met un peu de rire et d’entrain dans ce café tout sombre. Cinglant aux carreaux, sombre dans notre coin… Comme je déteste cette banlieue ! Vers quel gâchis royal, digne de la première division, médaille d’or de la catégorie, veut-elle s’avancer ? Elle reste vague, et surtout n’évoque rien de concret. Alors quoi ? L’enfance ? À moi, elle ne peut pas vendre de salades. Nos parents ? Ils nous aimaient, ils étaient comme ils étaient, vogue le navire, mais ils nous chérissaient… Son divorce ? Mais ça fait vingt piges ! Tout est digéré ! Les mômes ? Ils vont bien, ils construisent leur vie… Pas de blague ! L’argent ? Non ! Tout : fausses pistes et embrouilles, os à ronger pour psychologues, psychiatres et marabouts, professionnels du doute et de l’angoisse, tiroirs-caisses à lunettes… Non, non… Pas à moi, pas à son petit frère, pas de salades ! La vérité et rien d’autre ! Elle tourne sa tête, ne croise plus mon regard. Je sens qu’elle déteste ce terrain de l’objectivité, du rationnel, beaucoup trop à découvert. Elle dit qu’elle va passer un bon dimanche, que l’on ne s’inquiète pas, qu’elle retournera ce soir à la clinique avec sa propre voiture. Elle part, m’adresse un léger signe de la main… Cette fois-ci, je l’ai trouvée différente, bizarre, comme fascinée par la glissade… En fuyant cette banlieue, ce dimanche, je refuse d’y songer davantage car ça me tape sur les nerfs, mille excuses, ça me flanque des coups de griffe. Toutefois, une idée décidément s’impose : nous n’avons aucune prise, aucune influence, et nos discours, notre fameux bon sens, assomment Mimi plus que jamais. Et ça la dégomme, notre rationalisme, ça l’écœure ; elle préfère répéter que nous ne comprenons rien à rien. C’est comme vouloir nager tranquillement dans les sables mouvants, prendre le thé sur la lune, apprivoiser un scorpion dans le fond du cœur… C’est perdu.

© Éric Lebreton - Ce texte est la propriété de l'auteur. La reproduction intégrale ou partielle en est strictement interdite.



COMMENTAIRES


illustration 2 Commentaires

member Virginie a écrit le 14 Jan 2010 à 13h58 :

Un texte très touchant sur la perception extérieure de la folie. Éric Lebreton présente l'incompréhension des proches face au désir d'auto-destruction, de renoncement des patients en institut.

member Félix a écrit le 19 Feb 2010 à 00h59 :

J'aime bien comme m. Lebreton décrit l'incompréhension face à la décision et la situation de sa soeur. C'est un excellent texte.


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