Peur panique  nouvelle ajoutée le 27/12/2011 à 12h03

Par Paul Garcia




Six heures du mat, j’ai des frissons. Réveillée, une heure avant que mon réveil ne sonne, je me sens mal à l’aise. Le cauchemar, comme tout au long de cette semaine, s’est encore manifesté. Je suis trempée de sueur, les draps en sont imbibés. A chaque fois, c’est pareil, je panique avant le grand saut. Je sais qu’ils m’attendent, attentifs à mon premier faux pas, guettant le mot de trop, à l’affût de la moindre faiblesse. Tout dépend de ce moment, de cette prise de contact.

Epuisée, je me lève et me rends vers la salle d’eau. Une douche réparatrice me permettra peut-être d’oublier cette nuit affreuse. L’eau tiède glisse sur mon corps, mais je grelotte tout de même. Face à la glace, je tente de me laver les dents, ma main tremble et je badigeonne mes lèvres de dentifrice. A l’aide d’un gant, je lave mon visage de façon saccadée, j’ai froid.

Dans la cuisine, un bol de chocolat chaud en mains, je fixe l’évier, sans réellement le voir : je suis ailleurs. Le robinet laisse imperceptiblement fuir une goutte d’eau. Au contact de la cuve en inox, elle éclate et retentit dans ma tête comme une bombe.

Dans la chambre, je dépose trois tenues complètes sur le lit. Laquelle choisir ? Laquelle conviendrait pour leur faire bonne impression ? Le réveil sonne et me fait bondir. Le souffle coupé, je déglutis et tente de me ressaisir. Ne suis-je pas une grande fille ? Enfin un mètre soixante. Une grande fille de vingt cinq ans tout de même ! Cet âge raisonnable devrait me permettre de supporter, de dominer de telles situations.

Habillée, je me contemple dans le miroir. Je me trouve laide, petite, insignifiante. Je ferme les yeux et prends ma respiration. Face à la glace, j’entame un discours qui se veut efficace, autoritaire, décisif. Mais mes mains me trahissent, elles s’agitent nerveusement dans l’air. Je dois me maîtriser, je le dois.

Sur la route vers ma mission, je suis attentive à tous les signes agressifs de la ville : feux tricolores, sens interdits, flics au carrefour, bandes de jeunes. Il est impérieux de contrôler l’angoisse qui torture mon estomac ; oui, je vais réussir ! A un feu rouge, j’arrête lentement la voiture et fixe l’horizon, afin d’évaluer tout le chemin qu’il me reste encore à effectuer pour arriver à destination, pour être face à mon problème terrorisant. Je ferme les yeux une seconde. Des enfants passent devant mon véhicule en cognant le capot, je tressaute. Un violent coup de klaxon m’achève. Je pleure, en actionnant la première. Je ne devrais pas réagir comme cela, mais c’est plus fort que moi.

J’arrive enfin à destination et gare mon véhicule juste en face de la bâtisse. Seule, la rue nous sépare. Péniblement, dans un geste lent, je coupe le contact de ma voiture, mais je n’en sors pas. A travers la vitre, j’aperçois le bâtiment. Il semble vide ou presque, une ombre passe devant la fenêtre du rez-de-chaussée. Le responsable des lieux est déjà là, mais la cour est déserte. Tout cela est normal, j’ai une heure d’avance. Je reste là, figée et congelée. Ils arrivent un par un, puis par groupes de deux ou trois, comme les oiseaux d’Hitchcock. Tout comme eux, ils piaillent, gigotent, s’ébattent. Puis l’ambiance se dégrade, ils chahutent, se querellent, se disputent un espace. Dans ce quartier délaissé, la violence et la délinquance s’unissent, c’est monnaie courante. Me faire discrète, me rendre invisible, même s’ils jettent des coups d’œil furtifs vers la voiture, même s’ils semblent m’épier, c’est ma seule protection. Je me tapis dans le creux du siège pour me faire oublier. Ils entrent.

Dans quelques instants, je vais les imiter. Je patiente, je ne peux pas les affronter maintenant. Il faut que je prenne des forces pour être prête à lutter, pour les combattre, pour anéantir ma peur.

La cour a retrouvé son calme, plus personne ne l’anime. Lentement, je sors de mon véhicule. Une rue à traverser, une cour à franchir, une porte à ouvrir, un étage à monter et un couloir long comme l’éternité à parcourir. Dans un pas de course affolé, les deux premiers obstacles sont avalés. La lourde porte d’entrée résiste, je n’ai pas assez de force, je peine. Elle s’entrouvre, je m’infiltre. L’escalier est rude, les marches sont hautes, mes jambes sont petites et faibles. Je n’y arriverai jamais. J’atteins enfin le palier de l’étage, le couloir me fait face. Son carrelage blanc et froid accentue cette sensation qui m’obsède : je navigue dans un monde cruel où tout est contre moi. J’avance à petits pas, me tenant au mur pour faciliter ma progression. Ma main se tache de peinture : des tags obscènes, pardon des œuvres reconnues comme artistiques par Jack Lang, décorent le mur sale.

- Mademoiselle Fritan ?
Apeurée, je me retourne pour apercevoir, au loin, une femme habillée strictement de noir. Ses cheveux sont rassemblés en un chignon désuet. Elle insiste.
- Mademoiselle Fritan ?
- Oui !
- Votre salle est celle du fond, la 26 !
- Je le sais, mais… Merci Madame.
- Alors, allez-y, ils vous attendent !
La femme au chignon quitte les lieux, me laissant me dépêtrer avec mon stress, mon angoisse. J’arrive enfin au devant de la porte. Ils sont là, derrière, me guettant. Il faut que je les dompte dès le départ ; ainsi ma peur et toutes ses malveillantes manifestations s’éclipseront. Du moins, je l’espère. J’ouvre la porte et entre.

Je les fixe une seconde. Je tremble, mais s’en rendent-ils compte ? Leurs yeux me dévisagent, me scrutent, me figent, me paralysent. Je dois réagir. Je déclare d’une traite :
-Bonjour ! Je suis Mademoiselle Marceline Fritan, votre professeur de mathématiques. Je remplace pour quatre mois Madame Meriac qui, comme vous le savez, attend un heureux événement.

© Paul Garcia - Ce texte est la propriété de l'auteur. Sa reproduction intégrale ou partielle en est strictement interdite.



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