À la lettre  nouvelle ajoutée le 17/10/2010 à 20h41

Par Lice Dobrach




Des roucoulements me font sortir de mes rêveries habituelles. « Putain de pigeons ». J’écrase ma cigarette consumée exagérément jusqu’au filtre contre le muret sur lequel je me suis installée depuis quelques minutes maintenant. Ces tourterelles m'ont toujours exaspérée. Je ne sais pas si c'est leur cri même ou cette fâcheuse insolence à me renvoyer gratuitement à la gueule leur si injuste liberté. En tout cas, elles ont le don de gâcher le petit moment de tranquillité que je m'octroie souvent avant le dîner. Le bruit de la vaisselle vient s'ajouter aux musiques familières qui m'entourent. Je lève les yeux vers la fenêtre de la cuisine entrouverte. J'aperçois ma mère qui s'affaire et doit probablement ranger les dernières bricoles que j'ai laissées traîner sur la table de la cuisine, à quatre heures. J'adore le bruit de vaisselles qui s'entrechoquent. Petite, je préférais ça à une veilleuse. Après m'avoir couchée, ma mère débarrassait la table dans la cuisine tandis que mon père l'attendait dans le salon devant le film du soir. De la cuisine vers les combles, cette douce berceuse de porcelaine était alors la plus rassurante des chansons de Morphée et je me laissais plonger lentement dans de profonds sommeils de gosses.
Le jour quitte peu à peu le magnifique décor qu'offre en ce début de saison ma campagne natale. J'adore ces instants. Mais au fond, j'aimerais la quitter. Fuir cette amie d'enfance qui m'a vue naître. Découvrir une ville, m'y installer, me plonger dans un métier passionnant, rencontrer de nouvelles têtes, changer de vie... N'importe quoi. Je ne le ferai jamais, j'ai de ces idées parfois. Je me lève et rentre dans la maison, quitte mes vieilles Puma que je me traîne depuis le lycée sans prendre la peine de défaire les lacets, pour chausser des pantoufles qui ne ressemblent plus à rien mais font le bonheur de ma mère et de ses petits tracas ménagers... Qu'est-ce qu'elle peut être maniaque  ! Le ménage, toujours et encore le ménage. Tout doit être impeccable. Cela m'insupporte au plus haut point. Mais, à 27 ans, je n'ai pas vraiment le droit de reprocher quoi que ce soit à cette mère qui me supporte encore sous son toit. Je monte les marches qui mènent directement à la cuisine. Il est l'heure. Cependant, je ne m'attends pas à voir la table dressée. Je ne m'y attends plus depuis quelques années déjà. Ma mère a beau être une parfaite femme d'intérieur, cela fait longtemps qu'elle ne me fait plus à manger. Elle avait pourtant continué, des mois durant après le départ précipité de mon père, de préparer avec toujours autant de perfectibilité, malgré la tristesse et le manque certain, des plats dont l'éclat des saveurs ressurgissent parfois, dans ma bouche toute entière. Puis, du jour au lendemain, plus rien. Je pense souvent que cela veut clairement dire « il est temps ma fille que tu partes vivre ailleurs et que tu aies ton propre chez-toi. ». Mais en bonne ado attardée, je fais mine de ne pas comprendre. Comme tout ce qu'elle me dit beaucoup plus franchement d'ailleurs : « tu devrais arrêter de fumer. Quand je pense à tout le fric que moi et ton père avons passé dans tes traitements. Ton asthme, tu penses à ton asthme ? » Je fais la moue. J'ouvre le frigo, prends le taboulet et un reste de carottes râpées, engloutis le tout et me dirige vers les escaliers qui montent à ma chambre. Je descendrai regarder le film avec elle tout à l'heure. Je m'accorde souvent un souffle dans la seule pièce de cette immense maison qui m'appartient un peu plus que les autres. Je n'y fais jamais grand chose sauf lorsque j'ai à réviser et bien souvent, c'est allongée sur mon lit que je reprends mes esprits, fais le deuil d'une journée extraordinaire ou le point sur les heures gâchées, passées à la médiathèque. Ces derniers temps, c'est d'ailleurs bien trop souvent le cas. Je ne vois plus vraiment grand monde et mes études accaparent toute ma jeunesse. Mais je sais au fond que c'est pour la bonne cause et puis, s'il y a bien un héritage que je veux garder de mon père, c'est sa philosophie de la vie concernant le travail : « réussis tes études, Marie. Peu importe le salaire que tu gagnes, 'faut que tu sois libre de tes mouvements, que tu aies le choix de faire ce qui te plaît vraiment car tu y passeras pratiquement tout ton temps. »
« Je t'ai laissé des trucs sur ton bureau ! Tu regardes, tu fais le tri. On foutra au feu ce que tu ne veux plus » me lance ma mère du salon. La télévision allumée, ses pieds dépassent du canapé dont on ne voit que le dossier d'ici. Je la devine allongée de tout son long, emmitouflée dans sa couverture polaire, et décompressant de sa journée marathon entre travail et ménage. J'ai toujours un peu de peine qu'elle se tue autant à la tâche, mais n'ai toujours pas la force au bout de ces années, de la laisser me montrer une quelconque once de tristesse ou de regret. Alors, on ne dit rien de ce fameux départ paternel et je nous laisse vivre comme on peut, elle et son combat contre la poussière et le désordre, moi, avec mon adulescence qui frise le ridicule. C'est notre vie. Elle est sans prétention mais nous appartient pleinement et je crois qu'on est heureuses comme ça. J'espère qu'elle l'est aussi en tout cas. Faudra bien qu'on parle quand même un de ces quatre.
Malgré ma flemme légendaire, j'ai pris le pli de faire les courses depuis quelques temps. C'est ma façon à moi de la soulager. Parfois aussi, quand elle me le demande comme ce soir, je lui rends service en acceptant de ranger quelques affaires, même si ça me soule. Qu'est-ce qu'elle a bien pu encore trouver ? Je n'aime pas qu'elle fouille dans mes affaires. Je n'ai rien à cacher mais ce sont les seuls mètres carrés et je n'ai pas envie qu'on viole ce peu d'intimité. «  Ok, Sylvie  » et en silence, je souffle. J'aime l'appeler par son prénom. ça m'avait pris un jour de lui répondre ça du tac au tac et ça l'avait tellement surpris qu'on avait ri des minutes durant. C'est un truc entre nous. Je l'appelle souvent ainsi depuis. ça nous arrive encore de se prendre une bonne tranche de rigolade. J'aime bien la voir rire. Mais j'ai l'impression que ça fait un bail qu'elle n'a pas ri.
« - Tu te dépêches hein ? me dit-elle.
- Oui oui... »
J'entends que c'est bientôt la fin des informations à la télévision. Il me reste une vingtaine de minutes avant le film. Finalement, ça m'arrange ses pubs à outrance.
Les escaliers qui montent vers ma chambre grincent. C'est assez insupportable et je me fais souvent la réflexion que si mon lâche de père n'avait pas quitté la maison, ils les auraient réparés. Ma chambre est toujours la même depuis mon adolescence. Les posters de Boyz band n'y sont plus, fort heureusement. Mais je n'y ai rien ajouté depuis. Pas de décoration autre que quelques médailles de judo sur un vieux tableau en liège et quelques bibelots accumulés depuis l'enfance. Tout ce petit monde est d'ailleurs nickel. Sylvie me demande régulièrement de «  faire la poussière  ». Elle m'épuise... Je pourrais les jeter d'ailleurs parce que personne n'en voudrait. Mais je ne sais pas pourquoi je ne veux pas m'en séparer. Toutes ces petites babioles en bois ou verre sont comme des amulettes, des sortes de symboles remplis de toutes mes prières passées. J'ai toujours été très superstitieuse. C'est moche mais je garde mes idées d'aménagement moderne pour mon futur appartement. Je pense déménager à la rentrée prochaine. Mon travail à mi-temps que je fais à côté de mes études de philosophie me permet de mettre de l'argent de coté et je me sens capable de vivre seule désormais. Non, en fait ça fait longtemps que je m'en sens capable. Mais j'ai de la peine à la laisser seule, malgré tout. Une énorme boîte est posée sur mon bureau. Je souris : mes yeux observent un parfait plan de cinéma. Une symétrie des contraires. Les côtés de la boîte, probable boîte à chaussure à l'origine, sont strictement parallèles au bord du bureau. Détail flagrant qui vient casser le bordel au pied du lit. Mes sous-vêtements de la veille côtoient les fringues neufs achetés ce week-end, négligemment posés en boules. Je n'ai même pas pris la peine d'enlever les étiquettes. Il faut vraiment que je parte, ma pauvre mère va péter un câble. Cette boîte m'apparaît bien familière mais je n'arrive pas à me rappeler ce qu'elle contient. Je l'ouvre. Tout me revient. Mes lettres  ! Les lettres de mes copains d'école. Mortel  ! J'ai gardé toutes mes correspondances  ! Je m'installe à mon bureau, impatiente de redécouvrir ces quelques secrets échangés. Je pioche la première lettre du tas.
Le 14 novembre 1994
Salut Marie,
Comment vas-tu  ? Moi je vais bien. Je passe de bonnes vacances à Paris malgré le mauvais temps. Ma marraine et moi sommes allées à Versailles au château. Nous sommes allées aussi au « Musée vivant du cheval ». Il y avait une exposition sur le matériel du cheval. Elle m'a acheté la cassette d'Aladin. Je te la prêterai. Passe de bonne vacances,
à la rentrée,
Claire.

1994. J'avais 11 ans. C'est dingue, tout me paraît flou et en même temps, j'ai la sensation étrange que peu de temps s'est écoulé depuis. Le souvenir me fascine. Il est là, admirablement bien caché sans qu'on ne se doute jamais de sa présence, enfoui dans une partie intime de l'immensité cérébrale. Puis un jour, il ressurgit. Comme ça, parce qu'on vient de croiser quelqu'un, parce qu'on retombe sur une photo ou un objet anodin, tout à fait inutile mais qui, d'un seul coup, prend tout son sens. Claire... C'est fou, je ne la vois plus. Je ne sais même pas ce qu'elle est devenue. Je prends une autre lettre.
Salut Marie,
Je passe de très bonnes fin de vacances. Je suis allée trois fois au cinéma : The Rock, Twister et l'Effaceur. Je ne m'ennuie pas du tout. Je suis partie trois semaines en colonie, c'était génial  ! Bon je te quitte. Bonne rentrée !
Mathilde.

Mathilde ? Tiens, je ne m'en rappelle pas du tout. Pas de date. Probablement la copine d'un été. Vraiment dommage, qu'il n'y ait pas de date. Je prends l'enveloppe qui suit : une carte d'anniversaire.
Salut Marie  !
Je viens, en compagnie de Gai-Luron te souhaiter un joyeux anniversaire à l'occasion de tes 15 ans. Quelle grande fille ! Je te fais plein de grosses bises ma poule !
Camille.

Aaah Camille ! Enfin ! Elle ne vit plus ici mais j'ai l'ai souvent sur internet. On a repris contact il n'y a pas si longtemps. Si, peut-être depuis un moment d'ailleurs, je ne sais plus. 15 ans. C'est fou ! A quoi peut-on bien penser à 15 ans ? Les garçons ? Les fringues ? J'en prends une autre. Encore Camille. Je te trouve hyper méga cool. Tu me fais vachement rire. Big Kiss, Camille. Quelle horreur ! Je ris aux éclats. Du bas, ma mère m'entend :
« Bon... Tu viens ?
- J'arrive... Dans cinq minutes. »
Je ne sais pas pourquoi mais je sens que je suis en train de mentir. Je viens d'entreprendre des fouilles archéologiques qui vont dépasser le timing que je m'étais imposé tout à l'heure. Je l'entends au loin s'impatienter mais je n'écoute pas. Je lui réponds, pour prouver toute ma bonne volonté : « Oui... oui ! ». Je savoure une à une les lettres de mon enfance, me délecte des maladresses d'écritures, des tendres fautes d'orthographes, m'émeus devant l'application de chacune. Le temps n'a presque rien abîmé et les couleurs vives des dessins aux feutres fluos me rappellent les après-midis entiers afin que je passais à écrire moi aussi. Je me revois à découper, scotcher, coller, plier, tout faire pour que ma lettre soit la plus belle possible, impatiente que le destinataire la reçoive que je puisse m'imaginer les expressions de son visage. Peu à peu, une sensation étrange d'apaisement mêlée à une douce nostalgie un peu amer m'envahit. « ça passe vite... ». Je me surprends à parler à voix mi-haute, un sourire un peu niais aux lèvres. Et je me mets à penser à mes élèves du collège où je suis surveillante. Enfin, pionne comme disent les gosses. Je me demande s'il écrivent encore sur du papier. Toute cette technologie n'existait pas quand j'avais leur âge. Je les surprends de temps à autre en train de se lancer des boules de papier avec la discrétion d'un hippopotame dansant sur des biscottes. Je fais mine de ne pas m'y intéresser et patiente jusqu'à la sonnerie, après laquelle je savoure alors leur petites productions. Mais les hiéroglyphes de cette nouvelle génération me consterne et le plus souvent, je suis extrêmement déçue.
« Mais qu'est-ce que tu fous  ? ? Je t'attends, le film commence !
- J'arrive Maman ! Deux secondes ! Tu m'as demandé de faire le tri. Je le fais  !  »
Qu'est-ce qu'elle peut être pénible ! Il faut toujours que je sois en bas, à ses côtés, à regarder ces programmes chronophages.
Mon visage se radoucit peu à peu devant le petit amas de trésors qu'il me reste. Je reprends mon intarissable lecture, m'abreuve de ces échanges familiers, de ces confidences glissées entre les mots dessinés. Au fur et à mesure, je ralentis la cadence trop effrayée à l'idée que tout s'arrête.
« Marie ! Dépêche-toi ! Tu rates tout ! Tu fais quoi ? » Mais ma parole elle insiste  ! A nouveau, je l'entends marmonner. C'est infernal. Ne peut-elle pas me laisser tranquille ?
Tout à coup, un bruit de fond aussi familier que désagréable vient perturber ma plénitude. L'aspirateur ! Je rêve, elle passe l'aspirateur ! Je jette un coup d'œil rapide à mon réveil : 21h27. D'une trombe, je me lève de ma chaise et ouvre la porte pour lui gueuler dessus avec mon impulsivité habituelle. « Maman ! Merde ! » Mais du seuil de ma chambre, elle ne m'entend pas. Ce bruit m'obsède. Sourd, il percute mes tympans avec une violence insoutenable. Je ne supporte plus cet aspirateur. Sans aucune volonté de ma part, mes mains se sont posées seules sur mes oreilles et je lutte pour me dépasser mentalement contre ce tourbillon qui handicape mon corps et ma tête. Je ne supporte plus cet aspirateur, je ne le SUPPORTE plus ! Avec l'élan d'un dernier effort, j'avance vers le haut des marches et reprends de plus belle : « Maman, mais qu'est-ce tu fous, bordel ? ». L'aspirateur stoppe net. « Quoi ? ça te dérange ? ça va hein, tu viens pas alors moi aussi je fais mes affaires ». Un peu estomaquée d'abord, je réponds avec rage : « Mais, t'es pas croyable ! Je peux quand même passer une soirée à faire autre chose que mater des trucs débiles à la télé ! » J'entends le bruit brutal du tuyau de l'aspirateur tomber à terre sans aucune délicatesse puis, des pas rapides vers l'escalier. Je connais très bien ce pas. Je vais me prendre une avoinée  ! Mais elle stoppe net sur la première marche :
« - Tu commences sérieusement à me fatiguer Marie ! J'en ai ras-le-bol.
- Quoi ?!
- Tu fais ce que tu veux ici. Je te rappelle que tu es chez moi ! Et si j'ai envie de passer l'aspirateur, je le passe, POINT.
- Mais enfin c'est pas une heure ! Tu peux pas rester tranquille non ? T'es pénible merde !
- Arrête ! »
Cette fois-ci, je ne réponds pas. Ce «  arrête » n'est pas normal. Quelque chose de déchirant se confond dans sa colère. Il résonne comme un choc au fond de ma tête. Qu'est-ce qui justifie une intonation pareille ? Je le repasse en boucle pour discerner ce qui ne va pas. Je me remémore alors la journée. La matinée avait été normale, je m'étais levée à 6h30 pour me rendre au collège. Comme d'habitude, j'avais déjeuné seule parce que j'interdis à ma mère de manger avec moi le matin. ça me met de mauvaise humeur. Je la vois d'ici à me dire que j'en mets partout. Je préfère tenter de sortir du nuage dans lequel mon corps endolori par le réveil brutal de la radio enclenche machinalement le processus du petit déjeuner. Ma lente mastication rythme assez correctement le moindre de mes gestes que j'accomplis avec une rigueur robotisée. Après quoi, je débarrasse le squelette de mes victuailles en supprimant la moindre trace de mon passage pour éviter toute éventualité d'harcellement moral. Comme je vais directement en cours l'après midi, je ne rentre que le soir. C'est vrai que je suis rentrée un peu plus tard exceptionnellement ce soir parce que j'ai été boire un café avec Séb que je n'avais pas vu depuis pas mal de temps. Il avait d'ailleurs passé les quelques minutes de nos retrouvailles à me compter ses dernières conquêtes, sans se préoccuper de savoir comment j'allais. Mais ça me convient, c'est d'ailleurs ce que j'apprécie le plus chez lui : ne pas avoir à raconter ma vie ni à me justifier d'une quelconque humeur. Je l'ai rencontré à la fac il y a maintenant 2 ans et il en a toujours été ainsi. Je suis donc rentrée un peu plus tard que d'habitude. Mais bon, 20h, c'est assez raisonnable. Surtout à 27 ans  ! J'ose répondre avec plus de calme, un peu préoccupée :
« - Mais Maman, je ne vois pas ce qu'il y a de dramatique !
- Mais tu ne vois rien ! TOUT est dramatique. Réveille-toi un peu ! T'as quel âge Marie ? Grandis un peu merde ! Tu ne veux jamais discuter, je ne te vois jamais d'ailleurs, t'es toujours dans ta chambre. »
Alors là, elle abuse ! Je passe toute les soirées ici, avec elle. Une envie irrésistible de la renvoyer bouler me prend mais, pleine de bon sens cette fois-ci, je me ravise. Ce n'est d'ailleurs peut-être que de l'instinct. Sa réponse n'est pas normale, il y a une minute, il fallait que je quitte la maison. «  Je te rappelle que tu es chez moi » m'a-t-elle lancé tout à l'heure. Ma main tremblante glisse avec difficulté sur la rampe en bois et je pose un pied sur la première marche pour descendre à pas de loup. Elle reprend de plus belle :
«  Je n'en peux plus Marie. Quand est-ce que tu vas ouvrir les yeux ? Notre vie est minable, on est minables, et tu ne fais rien pour m'aider... Je passe toujours derrière toi pour tout ranger. Tu en fous partout ! »
Cette fois-ci c'est sûr, elle pleure. J'ai envie de hurler, de l'insulter tellement je rage. Mais une énorme boule dans la gorge m'empêche de répondre. Mes yeux commencent à me brûler. Des larmes chaudes coulent le long de mes joues et sur mon menton, qui tremble, comme une petite fille. Je repasse ses paroles si dures dans ma tête. Elle a sans doute raison. Je m'en veux. J'ai envie de descendre les marches quatre à quatre et de la prendre dans mes bras mais ma pudeur m'en empêche. Je n'entends même pas qu'elle a repris de plus belle.
«  … depuis, hein ? Tu peux me le dire ? ça va te donner quoi au final tes putain d'études ? ça se trouve, tu me mens, tu n'y vas pas ! Tu passes tes après-midi à glander et tu reviens parce que tu n'as nulle-part où aller ! »
Mais, elle est devenue folle ! Qu'est-ce qui lui prend ?
«  Tu restes là parce que t'as pitié ! Tu parles ! T'en a rien à FOUTRE, oui ! »

Sa voix s'est transformée. Mon estomac se noue violemment en même temps que des sueurs froides s'emparent de mon dos et de mon échine. Je me liquéfie. Sa voix...
Soudain, tout s'éclaire : elle est folle et je ne m'en suis jamais aperçue. Cette manie de faire le ménage dès qu'elle passe le seuil de la porte, ses habitudes ponctuelles, minutieuses, indigestes m'apparaissent pleinement différentes maintenant. Et cet aspirateur, qui berce à sa manière ses moindres mouvements. Ces mêmes phrases, prononcées chaque jour, à la même heure, feignant de savoir si j'ai passé une bonne journée mais n'attendant jamais la réponse. Ses vêtements, pliés soigneusement tous les soirs sur sa chaise, dans sa chambre vide mais impeccable, ses chaussures posées devant les marches de la buanderie, parfaitement parallèles que j'aperçois lorsque je rentre les soirs. ça n'est pas normal et je n'ai rien vu depuis tout ce temps. Depuis quand ? Le départ de mon père ? Depuis toujours ? Je ne sais plus. Tout se brouille inlassablement dans ma tête et je reste paralysée, incapable de faire le moindre mouvement. Pourquoi je ne m'en suis jamais aperçue ?
« Prends-toi en main merde ! »
Je l'entends s'éloigner vers sa chambre. Le claquement de sa porte retentit dans toute la maison. Je me sens violemment impuissante.
Je ne sais plus combien de temps je reste plantée en haut de ces marches. Machinalement je reviens dans ma chambre et m'installe à mon bureau. La tête dans les mains, je repense à mon père. Il aurait su lui parler, il aurait su m'expliquer ce que je suis en train de vivre et comment faire. Je ne sais pas si je suis en train de dramatiser la situation ou si au contraire, je ne vois pas la gravité et la tournure que la soirée et toutes ses années ont pris. Devant moi, les lettres sont éparpillées sur le bureau. Je commence à les rassembler lentement, reniflant les dernières larmes collées à mes narines. Ranger mon bureau, c'est ce que j'ai de mieux à faire pour l'instant. Après tout, je ne veux pas qu'elle monte et le voit dans cet état. Je vais aller la voir. Je dois lui parler et me rendre compte réellement de ce qui se passe. En approchant ma pile de lettre vers la boite, j'aperçois une enveloppe blanche que je n'avais pas remarquée jusque là. Elle se confondait avec le fond que je n'avais pas pris le soin de décorer à l'époque. Je reste les yeux figés sur cette enveloppe que je viens de prendre dans ma main sans la regarder vraiment. J'hésite à l'ouvrir, ce n'est peut-être plus le moment, coincée entre les vexations de tous les reproches déballés comme une claque et la terreur d'une gamine qui se retrouve seule, abandonnée au milieu des bois en pleine nuit. J'ouvre cette enveloppe, beaucoup moins enthousiaste que la première fois et découvre deux lettres, sans aucune couleur, aucun découpage, aucune décoration. Ce sont de simples photocopies. Acte de décès : Philippe Geslin, décédé le 14 septembre 2005 à 14h32 des suites d'un cancer. Sylvie Geslin, née Sylvie Peri, décédée le 03 janvier 2006 par pendaison.







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COMMENTAIRES


illustration 1 Commentaire

member pupuce a écrit le 25 Oct 2010 à 19h41 :

bravo! très belle histoire émouvante.
bravo et continue, tu as une belle plume :-)

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