L'oeil du puits  nouvelle ajoutée le 15/02/2011 à 09h47

Par Thierry Jandrok




Il était quatorze heures dans le bureau médical au deuxième étage du pavillon Dupré. Ce pavillon se trouvait dans l’ancien asile de Hoerdt. L’hôpital était situé dans la proche banlieue à une quinzaine de kilomètres au Nord de Strasbourg. Hoerdt avait changé au fil des décennies. D’abord conçu pour accueillir les malades violents et les alcooliques chroniques, il était devenu un hôpital psychiatrique traditionnel, avec ses familles d’infirmiers et ses dynasties d’administrateurs. Tout le monde se connaissait là-bas. Le personnel habitait dans les villages proches et chacun avait, soit des liens de voisinage, soit des liens familiaux. Il n’y avait guère que les médecins, les psychologues et les assistantes sociales pour venir d’ailleurs. Dans l’imaginaire collectif, l’hôpital appartenait aux familles. C’était un monde hors du monde, une enclave dans le paysage agricole. En ce temps-là, même les médecins faisaient partie des murs. Une fois en poste, la plupart y restait jusqu’à leur retraite. L’hôpital de Hoerdt était un petit établissement qui, à sa façon, s’était chronicisé. Au-delà de ses limites territoriales, le monde bougeait et évoluait. Dans ses murs, cependant, les habitudes faisaient force de loi. Nous approchions de la fin du millénaire. Dans les couloirs et les bureaux, il commençait doucement à être question d’un rapprochement possible avec un hôpital de plus grande importance, implanté à une dizaine de kilomètres à vol d’oiseaux. Les personnels appelaient cela « la fusion », d’autres « le démembrement », d’autres encore, « la fin d’une époque ». Au quotidien pourtant, la folie et ses expressions demeuraient inchangées, même si, ces dernières années, les soignants avaient pu constater un regain de violence dans les expressions de l’aliénation.

Le bureau médical du pavillon Dupré 2 était meublé de façon spartiate. Le mobilier datait au bas mot des années soixante. Deux chaises faisaient dos à la porte et devant le bureau en bois clair, un fauteuil avec accoudoirs qui donnait sur une fenêtre avec des barreaux d’acier. Dupré était un pavillon d’admission situé au bout de l’allée principale de l’hôpital. Ses fenêtres donnaient sur des champs de maïs et la zone industrielle qui jouxtait les terrains du centre hospitalier.
- Bonjour docteur.
- Bonjour monsieur, lui répondit le psychiatre en lui montrant les chaises.
Gaspard Heimlich était un grand gaillard d’un mètre quatre-vingt quinze. Il avait un visage poupin et la corpulence d’un bucheron des Vosges. Il devait peser dans les cent-vingt kilos. Ses mains étaient deux fois aussi grandes que celles du médecin.
- Alors, est-ce que vous pouvez me dire ce qui vous a amené chez nous ?
- C’est l’ambulance, Monsieur.
- Oui, mais encore ? Qu’est-ce qui s’est passé pour que l’ambulance vous emmène ?
Le visage du jeune homme exprima la surprise.
- Je ne sais pas. J’étais à la maison. Et puis papa est venu me voir dans le jardin. Je bêchais dans le potager.
- Et ?
- Il m’a dit qu’il m’avait appelé, mais je ne l’ai pas entendu. Je regardais les mauvaises herbes danser sous les caresses du vent. C’est beau les herbes qui dansent, docteur. Il sourit. Pourtant son visage était autrement inexpressif.
- Et ?
- Brusquement papa s’est mis à me crier dessus et à me traîter « d’idiot ». Je n’aime pas qu’il me traite de cette façon !
- Il vous maltraite souvent ?
- Non. Mais parfois, il me crie dessus sans raison.
- Sans raison, vraiment ?
- Ben oui. A chaque fois, il me dit qu’il m’appelle, qu’il me parle et que je fais la sourde oreille.
- C’est vrai ?
- Non, pas du tout. Je l’écoute. J’ai toujours écouté mes parents.
- Mais alors, pourquoi crie-t-il sur vous ?
- Je ne sais pas ?
- Est-ce que par hasard, il arriverait que vous ne perceviez pas les sons de l’extérieur ?
- Comment le savez-vous ?
- Y aurait-il des moments pendant lesquels vous entendez des choses ?
- Oui, c’est cela ! Vous êtes au courant ?
- Qu’est-ce que vous entendez ?
- Des voix, docteur.
- Des voix ? Quel genre de voix ? des voix d’hommes, de femmes, d’enfants ? - Oui. Des voix de femmes et des bruits aussi ; des choses qui ressemblent à des bruits de moteur électrique.
- Et lorsque vous entendez ces bruits qu’est-ce qui se passe ?
- J’écoute. J’essaye de comprendre. Elles sont nombreuses les voix, vous savez.
- Elles sont combien ?
- Deux, parfois trois. C’est difficile de comprendre tout ce qu’elles disent. Elles s’expriment souvent toutes en même temps. Avec les vibrations du moteur, je perds beaucoup de choses. J’entends des mots, désordre…
- Des ordres ?
- Oui des mots.
- Quel genre de mots
? - Des insultes, beaucoup. Et des fois, des phrases.
- Vous reconnaissez les voix ?
- Non, jamais. Au début, je croyais que c’était celles de maman et papa. Quand j’étais petit, j’entendais souvent la voix de maman m’appeler lorsque je jouais dans les champs. Je la cherchais, mais elle n’était jamais là. Après l’avoir entendue, je rentrais à la maison. Et quand j’arrivais maman me disait alors qu’elle ne m’avait pas appelé.
- Cela vous faisait peur ?
- Non, pourquoi. C’était la voix de maman.
- Et maintenant, vous avez peur ?
- Non, mais les voix me rendent parfois nerveux… Des fois, elles me disent de faire des choses et je ne veux pas. Je ne suis pas d’accord. Elles me demandent de faire des bêtises et je leur réponds que je ne peux pas. C’est alors qu’elles m’insultent. Elles sont méchantes et cruelles.
- Vous disiez, qu’elle vous « rendent nerveux », comment ?
- Elles crient. Elles me disputent. Elles se disputent. Elles deviennent alors plus aigres, plus féroces. Elles ne sont pas toujours d’accord avec elles-mêmes.
- Vous voulez dire qu’elles proviennent de plusieurs personnes.
- Oui. Mais je pense qu’elles sont toutes de la même famille.
- Tiens.
Le jeune psychiatre se caressa involontairement le bouc. Il était arrivé dans le service quelques mois auparavant. Il avait passé sa thèse à Bordeaux, l’année précédente avec brio et s’était dit qu’avant de chercher un poste dans le sud de la France, il allait faire ses premières armes dans la campagne alsacienne, loin de son terroir et des questions de son entourage familial. Fils unique d’une famille de la grande bourgeoisie bordelaise et féru d’Alexandre Dumas, il cultivait son côté gascon, mais n’en oubliait jamais sa fonction de psychiatre. Chaque jour était ainsi l’occasion de porter un nouveau nœud papillon avec sa pochette assortie.
Le docteur Rémy Charles Padillac était un psychiatre rusé et cliniquement très habile. Il était de taille moyenne. Ses cheveux étaient noirs. Il les portait toujours très courts. Pour lui, les entretiens avaient un côté « noble art ». Faire un entretien c’était s’escrimer, attaquer, parer, avancer et reculer en fonction des passes de l’adversaire. Padillac s’empara, sans y penser, d’un stylo Bic qui traînait devant lui. Les fournitures de bureau étaient denrées rares à l’hôpital, surtout parce que nul n’y faisait véritablement attention. Rémy Charles, pour sa part, se promenait toujours avec le Mont Blanc que lui avait offert son père le jour de sa thèse. Il fit tourner le stylo bille dans sa main droite et poursuivit l’entretien.
- De la même famille, vous dites. De la vôtre ?
- Je ne sais pas.
- Est-ce que vos parents ont des frères et sœurs ?
- Mon père a trois frères et deux sœurs. Mais nous ne les voyons jamais depuis que papi et mamie sont décédés.
- Des histoires d’héritage ?
- Oui.
- Et votre maman ?
- Maman a deux sœurs.
- Elle est l’ainée ?
- Oui. Comment le savez-vous ?
- Comme ça.
Le médecin sourit. Il avait du mal à cacher ses sentiments. D’un naturel plutôt expansif, il se laissait malheureusement souvent porter par ses émotions. Il était encore jeune dans la profession. Dans quelques années, néanmoins il deviendrait aussi stoïque que ses collègues. Devant les expressions du pathos, il n’est pas de meilleure défense que l’indifférence.
- C’est drôle, docteur ?
- Non, pourquoi ?
- Vous souriez !
- Ah ?! Excusez-moi, je pensais à autre chose. Pouvons-nous en revenir à notre discussion ?
- Oui.
- Alors votre maman a deux sœurs ?
Gaspard Heimlich acquiesça. Il ne voyait pas du tout où le médecin voulait en venir. En ce qui le concernait, il ne pouvait y avoir le moindre lien entre sa famille et les voix qui l’envahissaient au quotidien.
- Et elles s’entendent bien ?
- Oui. Nous ne les voyons pas souvent. Il y a la culture et les bêtes.
- Vous avez une ferme ?
- Oui avec des champs, des vaches, des moutons et des chevaux en pension.
- Qui s’occupe de quoi à la maison ?
- Papa prend soin des bêtes et des champs. Maman s’occupe de la maison et du potager. Moi je suis avec les chevaux. C’est comme ça depuis que je suis tout petit. Ils m’aiment bien… les chevaux. Son visage s’illumina un instant. Padillac crut y lire un soupçon de débilité, ou était-ce véritablement de la joie ? Le médecin était encore indécis.
- Et les voix… elles s’adressent à vous depuis longtemps ?
- Depuis que j’ai onze ans.
- Que s’est-il passé ?
- C’était en été. Il faisait très chaud. Il y a toujours quelques jours de canicule en août. Cette année-là, il faisait vraiment très, très chaud. J’étais seul à la maison. Mes parents étaient partis à la moisson avec quelques amis. Je suis allé au puits pour me chercher de l’eau car j’avais mal à la tête, à cause de la chaleur. Je me souviens que j’avais si mal que j’avais envie de vomir.
- Et ?
- Lorsque j’ai regardé au fond du puits, je les ai vues toutes les trois ! Elles étaient en bas dans l’eau. Elles nageaient dans l’ombre en évitant la lumière, vous savez comme la petite sirène ? ! Elles avaient de longs cheveux tout gris qui flottaient derrière elles comme des herbes de rivières.
- C’était des sirènes ?
- Non ! Elles ressemblaient à des sirènes. Mais elles nageaient au fond du puits. Les sirènes ne vivent pas dans les puits d’eau douce, docteur. J’ai lu ça dans un livre. Celles-là me proposaient de descendre. Elles me faisaient signe avec leur main droite de les rejoindre. Je n’aimais pas la façon dont elles me souriaient. On aurait dit qu’elles m’en voulaient. Elles avaient quelque chose d’un je ne sais quoi de bestial.
- Et rien ne vous a frappé à ce moment-là ?
- Si, la couleur de leur peau ! Elle était blanche veinée de bleu. Du bord du puits, je voyais bien qu’elles vivaient dans l’eau depuis longtemps. Elles avaient les ongles longs, très longs, presque comme leurs cheveux. Je me souviens de leurs yeux. Ils étaient si noirs qu’ils semblaient me regarder des profondeurs de la nuit.
- Elles vous faisaient peur ?
- Oh, oui !
- Et aujourd’hui ?
- Elles me font toujours peur. Elles sont encore dans le puits, vous savez !
- Après toutes ces années ?
- Oui. Elles ne sont pas comme tout le monde.
- Vous en avez déjà parlé à vos parents ?
- Jamais, docteur.
- Pourquoi pas ?
- Parce que…
- … Parce que quoi ?
- Parce qu’il y a des choses dont on ne parle pas dans la famille.
- Ah ? Quels genres de choses ?
- On ne parle pas des choses de mort.
- Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
- À la maison, on ne parle jamais de la mort. C’est à cause de la guerre et de ce qui s’est passé quand papa était jeune.
- Une histoire avec les Allemands ?
- Je ne sais pas. En tout cas, c’était avec des soldats. Papa n’en parle que lorsqu’il a trop bu de schnaps. L’alcool lui donne de mauvaises pensées. - Et à vous ?
- Moi, je ne bois jamais docteur !
- Alors, trois femmes nagent dans votre puits. Le jeune homme fit un signe d’assentiment. Vous comprenez sans doute que depuis tout ce temps, il ne doit plus en rester grand-chose ?
- Mais si !
- Et l’eau du puits est potable ?
- Puisque je vous le dis.
- Mais si elles sont mortes…
- Chuut ! Qui vous a dit qu’elles étaient mortes docteur ?
- Vous !
- Moi ? Non. Les femmes sont bien vivantes dans les ténèbres du puits. Elles me parlent.
- Ce sont des créatures merveilleuses ?
- Si vous voulez. Ce sont des Hexe, des sorcières. Il y en a beaucoup de par chez nous.
- Ah bon ?
- Vous ne saviez pas ?
- Non.
- Vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ?
- Non, cela ne s’entend pas ?
- Si ! Vous avez un drôle d’accent, pour un Français.
- Je suis du sud.
- Ah ?
- Je n’ai jamais voyagé. Votre maison est loin ?
- Mille deux cents kilomètres, à peu près. C’est à l’autre bout du pays.
- Et chez vous, il n’y a pas de sorcières ?
- Non, je ne pense pas. Nous avons surtout des châteaux et du bon vin.
- Comme nous ! le garçon rayonnait. En Alsace, il y a encore plein de châteaux et beaucoup de vin. Je n’en bois pas. Maman me dit qu’avec ce que j’ai, je ne dois pas boire.
- Et vous avez quoi ?
- Elle m’a dit que j’ai été ensorcelé.
- Elle sait que vous entendez des voix.
- Non. Mais elle sait pour les sorcières. Je lui en avais parlé le jour même.
- Vous venez de me dire que vous en n’aviez jamais parlé à vos parents.
- Non. J’ai simplement dit à maman que j’avais vu quelque chose dans le puits et que j’avais eu peur. C’est elle qui m’a parlé des sorcières. C’est qu’elle savait !
- Et votre médecin de famille ?
- Le docteur Krauth m’a toujours dit que ce n’était pas bien grave et que c’était déjà arrivé à d’autres. Il nous a dit de ne pas nous inquiéter.
- Et votre père ?
- Lui, c’est différent. Cette histoire le dérange. Il n’aime pas que l’on en parle. Je pense même qu’il espère que c’est terminé depuis longtemps.
- Vous croyez ?
- Maintenant que vous le dites, je ne sais pas ?
- Qu’est-ce qui pourrait expliquer cette hospitalisation ?
- Je ne sais pas, docteur.
- Pourquoi maintenant et pas avant, selon vous ?
- Je ne peux pas vous le dire.
- Vous ne pouvez pas me le dire ou vous ne voulez pas me le dire ?
- Je ne sais pas comment vous dire ce que je ne sais pas, docteur. Je n’ai rien fait.
- Que voulez-vous dire ?
Les yeux du jeune s’embuèrent de larmes.
- Les voix crient, docteur. Elles me demandent de me taire. Gaspard Heimlich esquissa un sourire étrange entre ses larmes. Ses émotions perdaient leur vernis adaptatif.
- Hé bien, dites leur de se taire, lui suggéra Padillac.
- Non !
- Comment non ?
- Je leur parlais.
- Ah. Elles crient toujours ?
- Seulement la plus âgée.
- Comment savez-vous qu’il s’agit de la plus âgée ?
- Parce que c’est la plus laide. Elle est toute ridée. Sa peau ressemble à celle des vieilles truies. Elle est pleine de plis et l’eau ruisselle de partout sur elle. Elle sent mauvais. Elle transpire d’humidité des eaux troubles.
- Vous les sentez également ?
- Oui, quand elles viennent me voir dans ma chambre.
- Elles viennent vous voir ?
- Parfois la nuit, elles entrent dans ma chambre. Quand j’étais petit, je savais qu’elles étaient venues car mon lit était trempé le matin.
- Vous pensez que cela avait un lien ?
- Bien sûr ! À treize ans, on ne fait plus pipi au lit ! C’était elles. C’est elles qui mouillent, docteur !
Le docteur Padillac posa son stylo juste au-dessus du sous-main du bureau.
- Ce garçon est fou comme un lapin, se dit-il. C’est un schizo de haute voltige, un véritable trophée de chasse !
- Vous avez quel âge, Monsieur Heimlich ?
- Vingt-cinq ans.
- Et votre lit est encore mouillé ?
- De temps à autre. Mais ce n’est pas moi. Ce sont les sorcières du puits ! Die Brunnen Hexe !
- Elles font encore d’autres choses dans votre maison ?
- Oui, elles font crier papa et pleurer maman. Les larmes appellent les larmes, docteur. Cela fait trop longtemps que notre famille boit les larmes de la honte.
- Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
- Je ne peux pas vous en dire plus. Il existe des forces extérieures qui cherchent à nous nuire.
- De quel type ?
- Vous le savez très bien, docteur. Sinon vous ne me poseriez pas toutes ces questions, n’est-ce pas ?
- De quoi parlez-vous au juste ?
- Mais vous le savez très bien ! À ce moment-là, le timbre de la voix du jeune psychotique monta de deux octaves. « Orschloch ! Leck me am arsch ! » lui cria alors une voix presque féminine.
- Ce qui, en d’autres termes, signifie ? demanda le médecin nullement impressionné.
- Trou du cul ! Lèche-moi le cul ! poursuivit le patient. Les traits de son visage étaient à présent tendus par la colère.
- Je vous demande pardon ?
- Leck am arsh, Wilder ! Cette fois le jeune homme fit mine de lécher sa lèvre supérieure. On aurait dit la parodie d’un geste de séduction érotique.
- Allons, Monsieur Heimlich. Il est inutile de jouer à ce petit jeu avec moi. Je ne suis pas votre mère ! lui balança le médecin en retour. Lorsque les situations devenaient un peu tangentes, Padillac osait des interprétations. C’était là sa façon de se protéger. En ce qui le concernait, l’interprétation faisait partie de l’arsenal de tout bon psychothérapeute. Néanmoins, il n’ignorait pas non plus ce que cet usage pouvait receler de dangerosité. Si une interprétation bien placée pouvait arrêter un train en marche, mal placée, elle pouvait déchainer des passions et provoquer des acting out, ou pis, des passages à l’acte.
- C’est vrai, répondit le jeune patient, comme s’il n’était rien arrivé. Vous n’êtes pas ma mère. Mais les sorcières sont bien là, vous savez. Vous n’avez pas d’exorciste ici, docteur ?
- Pourquoi faire ?
- Pour me débarrasser des sorcières. Wir mussen Hexe putzen ! On doit faire le ménage dans ma tête docteur.
- Là, je suis bien d’accord avec vous. Nous allons commencer par un petit traitement. Quelques comprimés qui vous aideront.
- Des comprimés, comme de l’air comprimé ? Je vais pouvoir respirer sous l’eau ?
- Si vous voulez. En tout cas, le traitement vous fera du bien.
- Mais pour les sorcières ?
- Ne vous inquiétez pas, monsieur Heimlich. Ici, nous avons l’habitude des personnes inquiétantes. Regardez, nous avons même des barreaux aux fenêtres pour les empêcher d’entrer ou de sortir. C’est selon. Vous êtes entre de bonnes mains. Demain vous verrez certainement le psychologue. Il vous fera des tests.
- Ah ?
- Rien de grave. C’est pour votre dossier. C’est surtout pour en avoir le cœur net, se dit le médecin intérieurement. Je ne voudrais pas passer à côté d’un cas gravissime d’hystérie masculine. Padillac, se voyait déjà rédiger un article sur un épisode névrotique dissociatif avec personnalité multiple dans L’Information Psychiatrique.
- Au revoir, Monsieur Heimlich.
- Au revoir, docteur.
Le psychiatre se leva au même instant que le patient. Il se dirigea vers lui et lui tendit la main. Heimlich faisait bien deux têtes de plus que lui.
- À demain, Monsieur.
- À demain, docteur.
- Il est vraiment grave celui-là ! se dit le médecin. Décidemment, ces Alsaciens en sont encore au Moyen-âge ! Et moi qui pensais qu’il ne restait que des sorcières en Bretagne ? ! C’est un drôle de folklore. Mais bon, d’habitude ils délirent sur la Bible. Il faut bien que d’autres s’inspirent des contes et des légendes de leur pays ! En attendant, un bon neuroleptique fera l’affaire, et avec un petit anxiolytique, on sera dans les clous.

À la suite de l’entretien Gaspard se rendit dans la chambre qui lui avait été allouée. Cette dernière se trouvait à quelques mètres de la porte d’entrée de l’unité de soins. Le service était organisé autour d’un unique couloir. Les chambres se suivaient, les unes à côté des autres. Sa fenêtre donnait sur un petit parc et une palissade de béton qui faisait barrière avec le parterre de gazon en face du bâtiment suivant. Le jeune homme posa le front sur la vitre. Elle était fraîche. Dans le dédale de ses pensées, un murmure incessant brouillait ses idées. Il en avait assez de ce bruit dans sa tête. Au début, il en avait cherché la source tout autour de lui, sans aucun résultat. Au bout du compte, il avait fini par se résigner. Les murmures venaient d’ailleurs, d’une autre réalité, d’une dimension de l’existence à laquelle il était le seul à avoir accès. Gaspard ne croyait pas vraiment aux sorcières. Mais il fallait qu’il se fasse à cette évidence. Elles existaient. Il les avaient vues ! Il les avait même senties. Il les reconnaitrait n’importe où. Dehors les arbres en fleurs abandonnaient au vent printanier quelques pétales endormis. Il ferma les yeux, simplement content de ne plus être chez lui, dans cette maison où les secrets lui faisaient tant de mal.
Il avait bien aimé l’entretien avec le médecin. C’était la première fois que quelqu’un lui parlait en s’intéressant à ce qu’il disait. Gaspard espérait que tout se passerait bien pour lui et qu’il serait bientôt débarrassé de ses démons.

Le soir venu un infirmier frappa à sa porte.
- Bonsoir Monsieur Heimlich. C’est pour votre traitement.
- Qu’est-ce que c’est ?
- C’est pour le moral. C’est le docteur Padillac qui les a prescrits.
- Ah ?
L’infirmier lui tendit un petit récipient en plastic. Il contenait deux comprimés dont un était coupé en deux.
- Prenez-les en une fois, avec de l’eau. Le soignant lui tendit un petit verre d’eau. Gaspard mit les médicaments en bouche et les avala à la première gorgée. C’est bien, Monsieur. C’est moi qui serai là cette nuit. Si vous avez besoin de moi, le bureau infirmier se trouve au bout du couloir. La porte est toujours ouverte.
- Merci.
- Bonsoir, Monsieur. Ne tardez pas trop pour faire votre toilette car les médicaments risquent de vous endormir un peu.
- Entendu. Bonsoir.

Après le départ du soignant le jeune homme alla se brosser les dents et se fit une toilette rapide au lavabo. Il mit un pyjama et se glissa dans son lit. Tout était silencieux. Dehors, il entendait les voix assourdis de l’infirmier s’adressant aux autres patients. Tout était calme. Au fil des minutes pourtant quelque chose changea. Alors qu’il fixait la peinture couleur crème du plafond, Gaspard réalisa soudain que les murmures s’étaient évanouis. Il n’entendait plus rien. Le moteur s’était également éteint. Gaspard Heimlich se mit la main sur la bouche, puis ouvrit les doigts avant de laisser échapper un mot : « Silence ». C’était assourdissant ! Il fut brusquement pris de vertige. Il sentit que son environnement se mobilisait de lui-même. Tout semblait se passer comme si le monde tentait de reprendre sa place dans une nouvelle géométrie. Affolé, le jeune homme s’assit sur son lit. Il regarda autour de lui. Tout n’était que silences et couleurs crépusculaires. Il se leva. Il titubait. Il posa les mains sur le mur et se guida vers la fenêtre. La nuit tombait.
- Elles vont bientôt venir, se dit-il. Non ! Elles arrivent. Il posa le nez sur la ligne de démarcation des deux battants de la fenêtre. Une odeur de pluie et de vieille peinture agressa sa conscience. Elles arrivent !
Il se retourna. La porte de sa chambre fusionnait avec les murs de la chambre. Les nervures du bois poussaient et s’incrustaient dans la peau de peinture acrylique avant de tirer leur substance du corps de pierre et de béton. Gaspard perçut la sourde douleur de la pierre, ses efforts pour échapper à l’emprise du végétal. Derrière lui, la fenêtre se mit à vibrer sous les caresses insistantes de la brise du soir. Elle avait peur. Au-dessus de lui, le plafond se gondolait. Il gonflait à vue d’œil. Il s’emplissait d’eau, telle une vessie. Gaspard se mit une claque sur l’oreille droite, puis sur la gauche. Il fallait qu’il les entende, qu’il perçoive leur démarche humide sur le sol. Il fallait qu’il anticipe leur venue, ne serait-ce que pour s’en protéger. Il étendit sa conscience au-delà de sa chambre. Dehors, dans le couloir, ainsi qu’à l’extérieur. Accompagnant la venue de la nuit, de noirs nuages de pluie s’amoncelaient sur l’horizon. Le silence s’était installé dans le couloir et l’infirmier de garde préparait les médicaments du lendemain tout en écoutant son walkman. Un sifflement s’échappa des joints de la porte.
- Elles arrivent, se dit le jeune homme. Elles sont là !
Devant lui, la lumière du bas de la porte se condensait en des milliers de filaments. Il eut un inutile mouvement de recul. Les trois femmes se tenaient à présent devant lui. Dieu, qu’elles étaient belles dans leur linceul de coton veiné d’algues et de terre ! Elles se tenaient par la main et le regardaient avec une insistance terrible. Gaspard voulu d’abord fermer les yeux mais réalisa qu’il était trop tard pour fuir. À nouveau, il essaya de les entendre, de comprendre ce qu’elles disaient. Il ne percevait que des borborygmes trempés. La parole des sorcières était noyée dans l’eau et la lymphe qui perlait de leurs blessures suppurantes. Par réflexe, le jeune homme prit une longue inspiration. La chambre s’emplissait d’un parfum de pourriture marécageuse. Gaspard se sentait perdu.
- Le médecin est un imbécile ! se dit-il. Personne ne peut les retenir.
Il posa la main sur le lavabo, pour se soutenir. Il allait bientôt s’évanouir de terreur. Il sentit qu’il perdait involontairement les urines. En face de lui, les trois sorcières lui offrirent un sourire de chicots et d’herbes aquatiques mélangées. On aurait dit qu’elles jouissaient de sa honte. Gaspard serra les jambes. Sa peur et les derniers lambeaux de sa dignité s’écoulaient lentement par terre. Il était perdu !
La sorcière dominante s’adressa à lui. Les mots qui sortaient de sa bouche étaient faits d’un mélange d’eau de limon. Quant aux deux autres, elles bombaient le torse dans une sorte de dance séductrice. On aurait dit qu’elles cherchaient à ce qu’il se rapproche d’elles. Il tendit une main timide dans leur direction. Mais c’est la vieille qui l’attrapa. Elle avait une poigne d’ivoire. Gaspard sentit les rides de sa peau onduler sous la force de son étreinte. Elle lui faisait maintenant face. Elle était d’une repoussante laideur. Et pourtant, le jeune homme ne pouvait s’empêcher de lui trouver une certaine beauté. Elle était fascinante.
La vieille femme répondant à un désir jamais exprimé se rapprocha plus près encore, les lèvres tendues. La main droite de Gaspard agrippa la poignée du robinet du lavabo. Il fallait qu’il retrouve la dure réalité. Les lèvres décharnées du spectre s’aplatirent sur les siennes. Il sentit le bout d’une langue au goût de salade putréfiée s’immiscer dans sa bouche. Il eut un mouvement de recul. Tout cela était répugnant, à la limite de l’incestueux. Et pourtant, il se surprit à y répondre. Il eut un début d’érection. Emporté par le tourbillon de son désir, il laissa la sorcière terminer ce qu’elle venait de débuter.
Gaspard lâcha le robinet et lui rendit son étreinte. Enfin, il était heureux. Enfin…

Le lendemain matin à six heures trente, l’infirmier de garde fit un dernier tour des chambres, plus pour le principe que par réelle inquiétude. La nuit s’était bien passée. Tout le monde dormait encore. Arrivé devant la chambre du jeune Heimlich, il eut un brusque mouvement d’arrêt. Le patient était allongé sur le sol, la bouche et les yeux ouverts sur le vide. Il ouvrit la porte d’un geste rapide et se précipita à ses côtés.
- Monsieur, Monsieur, réveillez-vous !
Le corps était inanimé, drainé de vie. Les yeux de Gaspard fixaient le plafond. Un cercle de moisissure s’y était formé pendant la nuit. Une goutte d’eau claire s’était formée en son centre, signe d’une récente infiltration. Elle perlait sans tomber tel un téton. L’infirmier, mut par un sentiment d’urgence, débuta un massage cardiaque.
- Un, deux, trois. Un, deux trois, quatre…

De l’eau claire s’expulsa de la bouche du patient. L’infirmier poursuivait ses gestes. Il était de plus en plus affolé. Le visage de Gaspard Heimlich, pour sa part, était serein, serein comme l’eau d’un lac… ou celle d’un puits.

© Thierry Jandrok - Ce texte est la propriété de l'auteur. Sa reproduction intégrale ou partielle en est strictement interdite.



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